La Réserve

il y a
2 min
1000
lectures
137
Qualifié

Amatrice de textes courts ! J'adore lire des nouvelles et en écrire. Pas de registre particulier, j'aime tout essayer :)  [+]

Image de Hiver 2020

Un cordon humain serpentait sur le chemin de la colline.
De loin, on entendait les rumeurs des hommes, des femmes et le rire des enfants.

C’était un jour d’été tels qu’on les connaissait depuis une dizaine d’années, depuis le réchauffement climatique. La hausse des six degrés sur tout le globe avait anéanti les saisons, asséché les terres, détruit les cultures, modifié les frontières du cercle polaire, immergé les côtes et obligé tout un chacun à accepter les nouvelles règles : peu d’eau, et des rations drastiques de nourriture.

Le réchauffement climatique n’avait pas asséché que les terres. Il avait aussi asséché les cœurs, asservi les gens et réduit leur éthique à la simple question de la survie. Le fléau de la faim et du rationnement d’eau avaient achevé leur part d’humanité. Et des révoltes violentes grondaient dans les villes, dans les campagnes brûlées par le vent trop chaud, partout.

— J’ai toujours rêvé de voir ça ! dit un bonhomme sec comme un vieux pruneau.
— C’est sûr que c’est pas courant ! répondit celui qui était derrière lui.
— Ces salopes, elles vont m’entendre, tiens ! cria une femme au visage boucané par le soleil.
Ils étaient tous comme elle : hâlés, nerveux, impatients.
— Hé ! Nous, on va mater ! dit un jeune en riant avec ses copains.

Ce jour-là, Océanus ouvrait son dôme de verre.
Océanus : un complexe aquatique classé secret Défense. Une réserve naturelle, une forteresse protégée par une garde militaire. Personne ne savait vraiment à quoi servait la forteresse. Pourtant, depuis la fonte des premiers glaciers, il y avait toujours eu des rumeurs à son sujet. On disait que les névés disparus avaient révélé des êtres vivants, des êtres incroyables qu’on gardait ici. Mais personne n’avait jamais rien vu.
Et puis, un après-midi à la Mairie, c’était tombé. « Ouverture du complexe Océanus. Les citoyens sont conviés à rendre visite aux prodigieuses créatures de la réserve. »
Mais quelles étaient donc ces créatures ? Et pourquoi lever le secret maintenant ?
Le maire avait été dans tous ses états.
Des sirènes, il avait expliqué.
Des sirènes ? Oui. Des sirènes engraissées par l’État quand on crevait de faim ? Oui, avait répondu le maire, la tête baissée. Les glaciers en pleine fonte avaient charrié avec eux des « femmes-poissons », tapies sous les glaces depuis la nuit des temps.
On les avait cachées dans plusieurs endroits du monde, comme ici, pour les protéger et étudier ce prodige de la nature.
Des sirènes, jeunes et immortelles, une réalité arrachée aux grands fantasmes mythologiques et qui avait fasciné l’Homme depuis toujours.

La foule parvint au sommet de la colline.
Le silence envahit la colline entière.
De loin, dans les flots de l’immense réservoir, on voyait des femmes. Leurs queues de poissons faisaient gicler l’eau dans des bruits de clapotis qui sonnaient comme des claques. Leur danse aquatique formait des vagues qui s’élevaient, se frottaient l’une contre l’autre et à chaque retombée, un ballet de queues argentées scintillaient en plein soleil. Puis des chevelures remontaient à l’eau, nappaient ces naïades d’un autre temps d’une douceur féminine et sensuelle. Une part de poésie homérique mêlée au monde moderne, brutal et sauvage.

Après le silence, il y eut le cri des gens qui couraient vers les bassins.
Le maire savait ce qui allait se passer.
Partout, la colère, la soif et la faim grondaient tant qu’on ne pouvait plus les retenir. En France, le gouvernement avait déclaré : « Contentez-les. Ils ont carte blanche ». Alors les soldats avaient ouvert le dôme, décadenassé les portes et puis étaient partis. Les industries chimiques traiteraient l’eau de mer en eau douce. Pour le reste…

137

Un petit mot pour l'auteur ? 43 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Bisabelle
Bisabelle · il y a
Impitoyable mais bien vu
Image de jusyfa *** Julien
jusyfa *** Julien · il y a
Bonjour Dona, j'ai eu le plaisir de vous découvrir avec ce très beau TTC. Si vous acceptez l'invitation, je reviens vers vous pour vous proposer mon dernier texte en finale :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/un-nombre-d-or-revelateur
Julien.

Image de De margotin
De margotin · il y a
Mes voix
Image de Damien Guirand
Damien Guirand · il y a
Suspense, horreur, anticipation, réflexion, ... Tout ce que j'aime!
Image de Dona
Dona · il y a
Tant mieux pour moi ! Merci ;)
Image de Sylvie Talant
Sylvie Talant · il y a
Flippant, n'est-ce pas ?
Image de Dona
Dona · il y a
oh oui ! Merci ;)
Image de Gerard de Savoie
Gerard de Savoie · il y a
une zone 51 , avec sirènes en toile de fond .... je vote
Image de Dona
Dona · il y a
Merci beaucoup !
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Mes 5 voix pour ce texte original et en même temps très réaliste.
Image de Dona
Dona · il y a
Merci pour votre vote !
Image de Ikouk OL
Ikouk OL · il y a
Bonsoir Dona
Trés joli texte. Je pense que le dérèglement climatique nous oblige à replonger dans les textes de l'antiquité, à l'époque ou la terre Gaïa dictait sa loi aux hommes et non l'inverse.
Si vous avez un moment je vous propose de lire Acouphènes sur Short Édition (https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/acouphenes-2).
Sont-ils le prélude à la fin du monde?
Mes voix...

Image de Dona
Dona · il y a
J irai le lire avec plaisir demain ;)
Image de GILLES FIOUTIOURE
GILLES FIOUTIOURE · il y a
J’aime beaucoup vos sirènes, mais qu’elle est donc la fin ?
Après tout Ulysse n’aurait pas été si prompt à rejoindre les sirènes du détroit de Messine, fracassant son bateau sur les récifs avant d’être dévoré par ces enchanteresses.
N’y a-t’il pas 50 nuances de sombre :)
… et les naïades diaphanes, sevrées depuis des siècles de leur met préféré, somnolaient hallucinées, repues du festin qu’elles n’espéraient plus, les amas d’ossements et les chairs desséchées* gisant sur les berges écarlates. Le village était désert, seule une poignée d’hères hirsutes s’attachaient dans l’ombre, les quelques couards qui n’avaient pas osé s’élancer pour le festin providentiel se cachaient maintenant dans le vain espoir d’échapper aux accents magiques de leur chant, de leurs lyres et flûtes, fustigeant le dignitaire inconséquent qui avait libéré ces walkyries …
*L’odyssée, chant douzième

Image de jusyfa *** Julien
jusyfa *** Julien · il y a
J'ai lu de vous, "La voisine " et "Edouardine", je retrouve avec ce texte, l'originalité et la qualité de votre écriture, bravo ! +5*****
Julien.
sans vous obliger, Je propose un 2mn à votre critique :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/et-on-dit-que-l-alcool-tue-lentement

Image de Dona
Dona · il y a
Merci, c'est si gentil ! ( ai voté pour votre petit texte si noir !) :)

Vous aimerez aussi !