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La réponse

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Bruno Malivert

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De l’autre côté, le monde est-il meilleur ? Je me souviens encore de cette question posée par notre vieil instituteur. Je revois encore toute la classe rivaliser de suggestions, de rêves les plus fous, d’espérances. Bien qu’avec le temps son image se soit quelque peu estompée, je me souviens comme si c’était hier d’une des réponses.
Si l’on me demandait aujourd’hui de décrire Mohamed, je crois bien que j’en serais incapable. Tout ce qu’il me reste de lui est une vague silhouette : celle que j’avais sentie dans mon dos lorsqu’il il avait fait son apparition en cours d’année dans notre classe, accompagné par un appariteur en blouse grise, et qu’à la suite notre instituteur monsieur... comment déjà ? Gendreau ? Gendron ? Marcel Gendron, oui c’est cela ! nous avait annoncé que Mohamed ferait désormais partie de notre classe et qu’il faudrait être gentil avec lui et très indulgent sur son langage.
La guerre d’Algérie est si lointaine, bon sang, si lointaine déjà. Je suis si vieux à présent et pourtant il me reste, et j’en prie Dieu tous les jours, encore un peu de force pour ce qui m’attend.
Quel âge avais-je à cette époque, dans les années 1955 - 1956 ? Un âge bien avancé dans notre classe. Je faisais partie des plus vieux, de ceux qui étaient à l’orée de quitter l’école après une scolarité brillamment médiocre ! Pas fichu d’obtenir son certificat d’études : tout un art, pour un fils d’instituteur. Oui, il m’en aura fallu du talent et de l’opiniâtreté pour atteindre le graal du radiateur au fond de la classe ; jusqu’à ce fameux jour où je ne sais qu’elle fantaisie m’avait pris, histoire de me faire remarquer une fois de plus, j’avais échangé ma place avec l’une de celles qui étaient occupées par les plus studieux de mes camarades.
A la question du maître, Mohamed avait répondu d’un visage radieux et exprimé dans ses mots que, pour lui, l’autre côté c’était le soleil de son pays avec ce qu’il avait de bon, au temps où les siens étaient heureux. Avant que le pire ne survienne – son visage s’était fermé : son père s’était fait égorgé un soir et la ferme de ses grands-parents avait brûlé. La famille avait été obligée de fuir vers la mère patrie, de l’autre côté de la méditerranée. La classe avait hurlé d’effroi à l’évocation des atrocités et notre instituteur, je m’en rappelle très bien, avait interrompu sèchement Mohamed. Placé juste devant l’estrade, ce que j’avais lu dans les yeux et le rictus du vieil homme avait été pour moi une révélation et ce qui allait devenir la quête de ma vie.
J’avais voulu à tout prix en savoir plus et m’étais rapproché de Mohamed. Je n’en avais pas eu de difficulté, dans la mesure où son intervention lui avait valu les foudres de l’instituteur, entraînant ainsi l’hostilité de toute la classe. Monsieur Gendron avait en effet envoyé Mohamed se cacher de l’autre côté du grand tableau noir à plateau basculant ; le gamin y était resté jusqu’à la fin de la matinée, et même pendant l’heure du déjeuner. Gendron l’avait-il volontairement oublié pour le punir plus méchamment ? A la reprise, l’instituteur s’était étonné de sa présence dans la classe en dehors du cours : c’était strictement interdit !
Marcel Gendron est mort depuis. Vous l’ai-je déjà dit ? C’est un oubli de ma part, d’autant plus stupide que j’étais présent lorsque qu’il choisit de quitter le monde qui était le sien, qui était le mien et qu’à mon tour je ne vais pas tarder à quitter.
Mohamed m’avait raconté le pire et plus encore. Avait-il fait exprès de renchérir, pour s’assurer l’amitié d’au moins un garçon de la classe et en faire son allié face à l’ostracisme général ? Sûrement... C’était sans compter le fait que contrairement à ce qu’il s’imaginait, ma nature n’était pas meilleure que celle des autres mais simplement pire que ce que l’on peut imaginer.
Gendron, fallait pas poser ta foutue question ! 10 ans, 20 ans, 50 ans, 62 ans plus tard – cela n’a été faute de chercher la réponse, je ne l’ai toujours pas. Gendron, m’entends-tu, là où tu es ? A cause de toi, j’ai passé ma vie à chercher en vain dans les yeux de celles et ceux qui ont croisé ma route la solution de ce mystère.
Mohamed a eu le privilège d’être le premier, mais la réponse qu’il m’apporta ne fut pas celle que j’escomptais. Je nous revois encore dans ce local à vélo où il m’avait entrainé pour me vendre un pistolet à plomb qu’il prétendait avoir pour se défendre et que je lui quémandais depuis des semaines. L’imbécile ! Je me souviens de ma contrariété, face au manque de lumière du local. Une lumière trop faible pour que je puisse saisir l’instant ultime avant le passage de l’autre côté, cet instant ténu au cours duquel s’ouvrent les portes et qui permet de se faufiler alors, à condition de le vouloir très fort. Comment le frisson qui m’avait saisi la première fois face à ce monde inconnu qui s’offrait à moi aurait-il pu me quitter durant toutes ces années ?

Voilà, nous y sommes ! Je me sens encore si jeune, et pourtant le visage que reflète le miroir devant lequel je me tiens est celui d’un autre moi qui peine à se mouvoir sans sa canne et qui n’a plus goût à rien. Il est là, couché sur le flanc, crosse de bois, canon brillant. Je m’en saisis et grimace tant il m’est difficile d’en bander le ressort. Je crains de ne pas y parvenir. Un peu de force, juste encore un peu, m’entends-je supplier.
Il est temps de me regarder droit dans les yeux. Lequel vais-je choisir en premier ? Ma vue se brouille. Je rapproche au plus près du tain.

PRIX

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Marie Quinio · il y a
On passe sa vie à chercher des réponses...! Je vous découvre aujourd'hui, avec plaisir
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Dranem · il y a
Le monde est-il meilleur ici ou ailleurs... aujourd'hui ou avant ? la question reste en suspens...
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Hervé Mazoyer · il y a
Des souvenirs d école racontés avec brio et une forte nostalgie qui ravit le lecteur et ne peut le laisser indifférent....vraiment bien merci pour cette lecture....
Je suis finaliste automne dans la catégorie nouvelles avec le péril vert. A la condition que ce texte vous plaise vous pouvez le soutenir pour la finale.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-peril-vert
Trés amicalement.

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Jean-Baptiste van Dyck · il y a
Une histoire très bien écrite, un sujet très fort qui ne laisse pas indifférent, j'ai beaucoup aimé ! Bravo, Bruno ! Je vous invite à soutenir mon texte «  You Hanoï Me Part 2 » en lice pour la finale poésie !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/you-hanoi-me-part-2

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Jean Calbrix · il y a
Bonjour, Bruno ! Vous avez soutenu mon sonnet Mumba et je vous en remercie. Il est désormais en finale. Le soutiendrez-vous de nouveau ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous !
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Jean Calbrix · il y a
J'avais voté pour votre super TTC, Bruno, mais sans doute pressé par le temps, je n'avais pas commenté cette quête de toute une vie !
Vous avez aimé Pétrole et j'ai espoir que vous aimerez Mumba tout autant : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba

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Béatrice Gloda · il y a
Récit qui m'a interpellé
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Bruno Malivert · il y a
merci de votre lecture et votre vote. A bientôt.
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Francine Lambert · il y a
Un moment de vie scolaire qui marque à jamais, un objet issu de l'enfance pour aider à passer "de l'autre côté". J'ai aimé votre évocation de cette école, ce regard d'enfant sur l'instituteur, et la retenue de la chute, pourtant poignante. Mes votes et à bientôt Bruno !
P.S. pour placer votre réponse juste sous le commentaire d'un lecteur, cliquer sur "répondre" juste en- dessous . . . bien cordialement .

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Bruno Malivert · il y a
.Merci pour votre commentaire et votre vote. . Ravi que ce texte vous ait touché. Juste une bulle, un instant éphémère dans l'espoir qu'il en reste quelques effluves. PS j,espère avoir bien placé mon commentaire ...;-)
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Francine Lambert · il y a
Absolument, votre commentaire est bien à sa place ce qui me permet de lire ;-)
Au plaisir Bruno !

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Bruno Malivert · il y a
. Ravi qu'il vous ait touché à bientôt pour d'autre lecture commune
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Elena Hristova · il y a
un texte très marquant et qui ne laisse pas indifférent. mes 5 votes avec plaisir
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