La rentrée

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Image de Printemps 2013
La journée sera lumineuse et joyeuse.
Le désert blanc de la vallée à mes pieds s’estompe lentement et les arbres aux branches fines, frileuses, apparaissent dans la chevelure de la brume matinale.
Le soleil rougeoie l’horizon sombre des forêts lointaines. Il allume les gorges des oiseaux et leur tintamarre laisse juste percevoir les cloches du village.
Je compte. Comme toujours, je compte. Sept heures.
Le monde se réveille, doucement il bouge. Doucement car c’est dimanche. J’aurai de la visite alors.
Il me faudra patienter, attendre que la journée s’organise dans les esprits vaporeux, dans les têtes des uns puis des autres, mais ils viendront.

La bise du plateau saute le muret, bouscule les frêles arbustes et me caresse le dos. Je m’ébroue au rythme du grincement répétitif qui perce le silence matinal au-dessus de ma tête.
Gymnastique, assouplissements, car tout à l’heure, il faudra être en forme.
Doucement je frémis. En avant, en arrière, en avant, en arrière. Mouvements légers, précis. Garder la ligne.
Deux chevreuils intrépides s’orientent vers le potager aux carottes dodues et aux choux bien gras, sans se soucier de mes exercices.
Soudain, une bourrasque espiègle me chahute à bâbord. Surprise, je virevolte. Les cordes se vrillent et les anneaux gémissent. D’un bon prodigieux, mes premiers visiteurs, effrayés, disparaissent dans les fourrés.
Mauvais présage que ce coup de vent ?
Mais je reste rêveuse. J’entends déjà l’écho de l’agitation, là-bas, dans la maison, les bols que l’on pose sur la table, les rires et les mots d’impatience mêlés à l’excitation que la faim accentue. Mes vrais visiteurs sont debout. Ils se remplissent d’énergie.
Qu’est-ce qu’on va s’amuser !

Sous peu, ils vont traverser la cour, franchir le portillon qui, tel un entonnoir, les fera gravir le chemin du jardin en file indienne. L’un d’entre eux boudera de ne pas être en tête. Tous auront les yeux colorés des rêves de la nuit. Le plus petit s’arrêtera de courir sachant déjà qu’il ne sert à rien de se presser car, une fois près de moi et après quelque comédie, les grands lui laisseront la primeur de me saluer.
J’entends cette musique, la porte de la cuisine doit être ouverte à présent. J’attends.

Ce matin, je leur offrirai un spectacle merveilleux. Il est tôt et le paysage est superbe. L’orange et le brun disputent la place aux verts multiples dans les arbres élancés. Les hirondelles se coursent à vive allure zébrant le ciel de leurs vols rapides. Les buses et les corbeaux planent à contre jour de l’été indien.
Je suis en forme et les enfants, bien cramponnés pourront alors cueillir les feuilles hautes des frênes offertes au-dessus de leur tête.
Je suis en forme et nous atteindrons les sommets azurés et le coton convoité des nuages.
Les rires auront la couleur de l’exploit. Nous volerons tous !

La porte de la maison claque. Un enfant bougonne. Il pleurniche à présent. Encore des larmes de crocodile pour une chaussure introuvable ou un manteau obligatoire.
Tiens, mon ombre disparaît. Un nuage sérieux vient de se dessiner devant le soleil.
Mauvais présage ou touche artistique ?
C’est vrai qu’il est beau ce nuage dans son habit orangé mais son embonpoint est inquiétant.
J’entends un vrombissement. Est-ce déjà l’orage ? Il s’approche. Il est maintenant en contrebas. Il couvre les voix de la cour.
Mes oreilles sont alors percées comme par un coup de poignard par une voix familière plus profonde. Elle lâche comme un boulet sur un orteil : « Les enfants ! Dépêchez-vous, le bus arrive, n’oubliez pas vos sacs ! ».
Je devine la bousculade et les derniers mots s’évaporent au coin de la rue.
A mon esprit s’estompent alors les mines souriantes encore parfumées au chocolat et à la confiture, les peaux douces et dorées, caressantes lorsque je les accueille. Tout disparaît.

Nous ne sommes pas dimanche. Le soleil brille, c’est l’été mais nous ne sommes pas dimanche ni un autre jour de repos.
C’est le jour de la rentrée et personne ne m’a prévenue.
C’est vrai qu’il faisait frais ce matin ; la rosée transparente m’avait copieusement toilettée.
Mais il fait si beau...
Pas d’orage mais le bus.
Ce réveil matinal, c’était trop incroyable. Je suis sotte.
Je me sens tout à coup déprimée. La journée sera longue. Et les enfants ? Viendront-ils me raconter leurs nouvelles découvertes ?
Je songe à l’avenir. La belle saison s’achève donc. Et sous prétexte de me dorloter, on me mettra à l’abri, dans le noir au fond du placard, là-bas à l’atelier. Le froid et la pluie peuvent m’achever disent-ils : « Faudra rentrer la balançoire ».
Mais qu’est-ce qu’ils en savent ? Moi je veux voler avec mes compagnons, leurs faire cueillir les flocons...
Je vous en prie laissez-moi là-haut.
Les enfants où êtes-vous ?

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Lyriciste Nwar · il y a
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C'est magnifique
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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