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La recluse de l'étang bleu

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Eowyn

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Je suis le comte Aymeric de Vicdessos. Cinquième du nom. De cette terre bordée par les majestueuses Pyrénées, de ce coin de la vallée de l’Artigue, j’en suis le seigneur et maître. Aimé, respecté, obéi au doigt et à l’œil. Enfin presque.
Tout a commencé un matin de décembre. Le givre poudrait les collines environnantes. J’avais de très bonne heure mon entraînement hebdomadaire avec mon maître d’armes. Je me contorsionnai le plus délicatement possible vers le bord du lit. Je ne voulais surtout pas réveiller ma charmante, jeune et nouvelle épouse. Non sans mal, je réussis à extirper mes mollets velus hors des moelleuses couvertures. Le cerveau encore embrumé par les multiples coupes d’hydromel ingurgitées la veille lors du banquet célébrant mes noces avec la magnifique Fleur de Sel, j’assistai médusé à la chute de mon petit orteil droit. Trajectoire d’une verticalité impeccable. Atterrissage sur le sol tout en douceur Dans d’autres circonstances, si le petit orteil avait été celui de mon bouffon, je n’aurais manqué de me gausser ! Mais au demeurant, il s’agissait du mien d’orteil ! Panique totale. Ma superbe anatomie qui n’avait rien a envié à celle de mon turbulent cousin, Gaston de Foix, ne pouvait être ainsi amoindrie. Je me retournai pour réveiller Fleur. J’avais besoin de son tendre réconfort. Mais que vis-je ? La couche vide. Fleur de Sel envolée. Cela commençait à faire beaucoup pour un seul homme.
En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, je fis mes ablutions, renvoyai sans ménagement la femme de chambre, une vraie commère avant qu’elle ne découvre le morceau de doigt de pied gisant sur le sol et qu’elle ne me fasse passer pour un lépreux. Avec cette pipelette, je serai expédié sans ménagement dans la maladrerie la plus proche.
Je ramassai le morceau de doigt et l’enfournai dans la poche de mon pourpoint. Une seule solution : me ruer chez Pétronille, la sorcière du plateau de Beille.

Une brume dense, glaciale, poisseuse m’avait diablement ralenti. Archibald, mon fidèle destrier avait bruyamment manifesté son mécontentement d’avoir à me transporter dans des conditions aussi ardues. A peine avait-il eu les naseaux hors de l’écurie qu’il s’était mis hennir. Puis à ahaner tel un porteur d’eau. Puis à s’effondrer et à s’effriter en multiples gouttelettes alors que je venais tout juste de poser un pied à terre. Disparu Archibald ! Je n’eus même pas le temps de vitupérer sur la perte de mon orteil, de ma femme et de mon cheval que je fus empoigné par les griffes acérées du dragon borgne qui montait la garde devant la bicoque de Pétronille.

Elle ne daigna pas même me regarder. Tout en touillant son jus de crapaud, elle me lança :
- Tu es maudit, Aymeric de Vicdessos ! Tu as offensé la recluse de l’étang bleu !
- Comment l’aurais-je fait ? Jusqu’à ce matin, j’ignorai son existence ! glapis-je.
- Que nenni, impétueux seigneur! Elle, elle te connaît et t’attend ! incanta Pétronille entre ses dents pourries.
- Fadaises ! Vous allez me délivrer de cette malédiction sans discuter. Je dois séant retourner au château. J’ai une toute nouvelle épouse à retrouver.
- Je ne peux rien faire. Ce sort est bien trop puissant. Allez sans ergoter au Pic des Trois Seigneurs. Sinon, vous continuerez à vous effriter. La perte de votre petit doigt, la disparition de votre épouse, la liquéfaction de votre cheval, tout cela n’est qu’un début. Cela peut prendre une tournure plus pénible pour vous.
- Comme quoi ?
- Comme la perte de votre anatomie la plus intime, par exemple !
Je sursautai de colère. Hors de question que je me transformasse en eunuque !
- Très bien, grinçai-je entre les dents. Je me dois de rester fidèle à la devise familiale : Nul horizon n’entrave un Vicdessos ! Prends garde à tes abattis, la recluse !

Je n’aurais jamais dû accepter de me rendre au Pic des Trois Seigneurs à dos de dragon. Surtout quand ce dernier est borgne ! J’ai cru mourir un nombre incalculable de fois. Et puis l’atterrissage en forme de glissade incontrôlée, je m’en serai bien passé.
Avec un sourire goguenard, la recluse me fit entrer dans son gourbi. A l’extérieur, une chèvre bêlait lamentablement.
- Tu ne me reconnais pas, Aymeric ?
- Le devrais-je ?
Elle laissa glisser son index depuis mon front jusqu’à mon menton et me murmura :
- Lucinde. Te souviens-tu de Lucinde, épousée à la fête de la Saint-Jean, répudiée au solstice d’hiver pour cette donzelle qui avait enflammé ta virilité. T’en souviens-tu, bel Aymeric.
Elle refit le même geste m’ôtant par la même occasion mon nez. Alors que je beuglai sans retenue, elle ajouta :
- Ce que tu ignorais, mon doux seigneur, c’est que j’étais la Dame de la Brume et des Esprits de l’Eau. J’ai imploré les Douze Cascades, les Neuf Etangs et le Grand Torrent de m’aider à me venger. Chose presque faite. Grâce à la sorcière. Et à ton orgueil.
- Dois - je comprendre que c’est toi qui a fait disparaître Fleur de Sel, tonnai-je tout en assistant à la projection de mes molaires hors de ma bouche.
- Disparaître ? Calembredaine ! ricana Lucinde. Transformée, serait la formulation la plus exacte, transformée en tanche!
- Quoi ? coassai-je en saisissant mon épée.

Une fois de plus, je n’aurais jamais dû. Je n’aurais jamais dû me ruer sur la recluse. Alors que la lame de mon épée frôlait la vilaine trogne de Lucinde, des mains de brume et de glace m’agrippèrent. Telles des serpents, elles s’enroulèrent autour de mes chevilles. Puis m’arrachèrent le cœur. Couvrant les vociférations de Lucinde, je n’eus que le temps de pousser un hurlement qui résonna dans toute la vallée, fit trembler les nouveaux-nés dans leur berceau, ratatiner les ancêtres aux têtes chenues. Et comme Archibald, je me volatilisai en mille gouttelettes d’eau.

Depuis, une brume masque et enveloppe la vallée de Vicdessos. Le rire dément de la recluse résonne en permanence. Plus jamais les rayons du soleil ne transpercent ce carcan éthéré. Une légende dit que tout cela prendra fin un jour. Mais comment ? Personne ne le sait.

PRIX

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Eowyn · il y a
Merci
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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Pierrotdu84 · il y a
Bien ! Een espérant que le sortilège a disparu et que la brume est levée sur la belle vallée de Vicdessos....
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition avec une brume brumeuse ... :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Eowyn · il y a
Merci beaucoup. j'irai découvrir votre texte.
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Dominique Alzerat · il y a
J'ai ri et visualisé les scènes comme dans une animation 3D, le style m'a rappelé Carole Martinez, avec une bonne dose d'humour en sus !
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Eowyn · il y a
Merci beaucoup. Cela me touche.
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Elena Hristova · il y a
un conte très rafraîchissant qui ne manque pas d'humour ni de rebondissements, mes 5 voix avec plaisir
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CGCL · il y a
J'aime beaucoup le style.
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Viviane · il y a
Merci pour votre vote et recevez le mien pour cette histoire enlevée
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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

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Eowyn · il y a
Merci pour votre commentaire. j'irai découvrir votre texte.
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Zouzou · il y a
j'aime ce côté fantastique jubilatoire ! + 5
moi, dans le même prix , j'ai écrit ' Ensuquée ' , si vous aimez...

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Eowyn · il y a
Merci. j'irai lire
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