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La queue

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Roland

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Merde ! mon portable. Il s’est éteint. Plus de jus ! Et cette queue... Casino le vendredi soir, des régiments en colonne par un devant chaque caisse. Et moi comme un con... un bout de lard fumé, une branche de céleri, trois tablettes de chocolat et un paquet de semoule... à peine trente secondes en caisse ! Mais voilà. Faut poireauter.
La nana devant moi se fait accoster par le blanc-bec qui fait la promo d’une machine que j’avais pas remarquée, à droite de la queue. « Short Edition ». Il appuie sur un bouton et l’engin tire la langue. Un phylactère de quatre-vingt centimètres noir de texte.
« Cinq minutes ? »...il lui propose... lui tend le ruban, obséquieux. « Non, une minute ». Le dadais pivote sur les talons, droit comme un planton, s’exécute aussi sec, sourire empressé, geste précis, impeccable, classieux un brin dilettante, courbette belmondesque. Le nouveau ticket mesure dans les trente centimètres. Satisfaite, elle doedline et fait mine de commencer la lecture, demi-sourire complaisant, léger froncement pour faire concentré, un air de regarde-moi. Il la regarde, en effet, béat, hypnotisé... Elle a gagné.
Je m’approche de l’engin, elle m’attrape par le bras et me tend le long-métrage. « Vous le voulez ? ». « Ah...oui, merci ! » je lui souris. Voilà que j’y crois moi aussi ! Tu parles... Soixante balais et une tronche de pochard... Qu’est-ce que tu t’imagines ? Le mec, lui, ça l’intéresse pas ma pomme. Evidemment. Il se relance, remonte à l’assaut, se penche vers la donzelle et lui propose de l’interviouver au passage en caisse. Il doit faire une étude d’impact... Il se justifie, lui montre son classeur bleu, intercalaires, formulaires...
Mon pied pousse le panier, j’essaie d’entrer dans la nouvelle. Un peu plat. Une histoire qu’on sent bringuebaler de loin, un psychologue de couples,...ou un sexologue, la cinquantaine, on voit trop la trame sous le baratin. La chute se devine dès le début. Mais faut pas spoiler, vous lirez vous-mêmes.
Moi, ce qui me fascine, c’est l’idée derrière. Les types qui l’ont eue, ils m’épatent. Tout le monde a enterré le papier... plus un pour y croire. Les gus, où qu’on soit, ont des pouces qui cavalent sur l’écran du portable, des pouces géants, immondes, musclés comme des cuisses de poulet, lisses, pâles comme des culs, veinés bleuté, articulés cinq axe, rapides comme des robots, bref...
Et voilà qu’un toqué qu’a pris un coup de pomme de Newton s’avise de mettre dans le commerce des imprimantes à tickets de caisse converties en rotatives. Génial ! J’y crois pas. Je suis jaloux. Pourquoi que c’est pas moi qu’a eu c’t’idée ?
Je suis d’époque. La feuille de chou. L’imprimé, j’connais... ç’a été un bout de ma vie. Je m’extasie devant l’objet. Je le palpe, le renifle, le juge, le gramme, le scrute, la blancheur, la texture, le son, tout. Y a pas... C’est rageant de perfection. Large comme une colonne du Zeitung, pas de saut de paragraphe, texte brut, justifié, titre et auteur centrés en tête, une seule police, bâton, sobre, retour au feuilleton presse jetable. Nickel !
Je commence à rêvasser. Et si qu’on en mettrait dans les gares ? Ca ferait des romans calibrés sur la durée du parcours... Ou alors chez le dentiste,...chez le coiffeur ! Génial chez le coiffeur, tu peux même le lire pendant la coupe, suffit d’un peu d’adresse. Tu apprivoises la bande, tu la montes droite comme un naja. Faut juste la pincer légèrement entre deux doigts dans la longueur, par derrière, incurvée, la convexité vers toi, qu’elle se tienne raide si tu vois... Sous ton nez. Facile !
Ta tête, elle, elle bouge plus. Y a que tes yeux. Le merlan l’a rien à dire. L’a plus qu’à se concentrer sur l’boulot. Et puis il peut remballer ses pipole. Tu l’écoutes plus. T’es venu chez l’couptif, pas chez l’raseur.
Bon ! c’est pas le tout de rêver, faut surveiller les pressés qui t’épient pour te passer devant. Je pousse à nouveau le panier du pied. Le truc est génial mais il faut garder l’œil sur la queue. C’est l’inconvénient...
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