La purée verte

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Lugubre recueil de mots nébuleux à la symbolique abstruse, produits de pensées brumeuses et décousues  [+]

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De la purée verte.

Ça commencera par de la purée verte.

C'était la première chose qui traversa mon esprit. De la purée verte. Une histoire autour de cette purée ? Absurde. Ça n'avait aucun sens. Aucune histoire ne collerait. On ne fait pas une histoire avec de la purée. Ou bien si. Ça n'avait pas de sens. Rien n'a jamais eu de sens. Pourquoi tergiverser autour de cette purée ? De la purée inconsistante. Une purée écœurante d'un vert luisant. Un vert luisant écœurant. Où cela mènerait ? Cela ne mènerait pas plus loin que le reste. Ou peut-être que si. Cela mènerait quelque part dans le même rayon que là où menait le reste. De la purée aussi signifiante que le reste.

Insipide. Une purée insipide. Répugnante. Elle rappellerait le caractère acariâtre de sa belle-mère. Quelle plaie. Il avait de la purée plein les doigts, plein le corps, plein l'esprit. De la purée verte à la place de sa matière grise. Elle l'avait envahie, l'imbécile. Elle s'était subrepticement faufilée dans ses oreilles jusqu'à envahir son crâne tout entier. Cela faisait-il au moins sens ? Pas moins que le reste. Mais pas plus non plus. C'était aussi inconsistant que tout ce qui existait.

La belle-mère. Une pestiférée. C’était le premier qualificatif qui lui viendrait à l'esprit, quand elle s'imposerait à lui. Il l'imaginait aisément au sommet d'un bûcher, expiant ses péchés par un feu flamboyant. Si les péchés étaient un combustible, le bois s'embraserait jusqu'à ce que des flammes d'un rouge incandescent s'élèvent et dépassent la cime des plus hauts arbres alentours. Les flammes n'auraient pas raison de la sorcière, dont le corps s'allongerait jusqu'à dominer le feu par sa taille écrasante. Il se l'imaginait victorieuse, monstrueuse et terrible dans son corps calciné. Du gouffre béant que serait sa bouche s'échapperaient des nuées de cendres toxiques et de ses yeux sortiraient des vapeurs sulfureuses. Elle ne serait qu'un amas de chair mêlée à du charbon de bois. Une masse noirâtre sans matière grise. De la purée verte à la place de la matière grise...

Une douleur pulsatile au niveau des tempes, et l'homme fut ramené à lui. Même si son esprit divaguait et flottait dans des vapeurs d'alcool, il lui restait un semblant de conscience du monde qui l'entourait. Cela faisait probablement longtemps qu'il était assis à cette table verte, à vider les bouteilles des placards. Afin d'oublier la désagréable sensation de la migraine qui commençait à dominer les effets de l'alcool, il voulut se servir un énième verre de gin, mais la bouteille lui glissa des mains et s'éclata au sol en une centaine de débris. Le bruit et la déception de son acte manqué ne firent qu’aggraver sa céphalée. Un voile noir gênait sa vision déjà troublée par son impression de tournis. Au-dessus de lui, l'unique ampoule de la pièce clignotait, diffusant une lumière de plus en plus blafarde. Des ombres dansaient sur les murs. Ou devant les murs. Il ne pouvait dire d'où elles venaient exactement. En fait il ne pouvait rien dire, rien savoir avec exactitude ; il devait se contenter d'être à moitié là, flottant, baignant dans une atmosphère malsaine qui était loin d'apaiser ses maux. Aux relents d'alcool qui imprégnaient la pièce se mêla une odeur plus nauséabonde encore. L'odeur de la mort.
L'homme leva les yeux. Dans l'embrasure de la porte, la figure sombre de sa belle-mère l'observait. Elle se murait dans le silence, immobile au milieu des ombres dansantes, aussi droite que l’homme la voyait en rêve, lorsque son corps calciné s’élevait le long du poteau de terre du bûcher jusqu’à dominer le monde. Elle ne se mouvait pas. Ses orbites étaient creuses et cernées de rides, mais l'homme parvenait à discerner une faible lueur dans ses yeux enfoncés dans son crâne, sans savoir si c'était celle d'un feu intérieur ou simplement le reflet de l'ampoule clignotante sur des yeux vitreux. La marâtre était maigre.
Non ; en réalité, elle maigrissait.
Son corps diminuait imperceptiblement de volume ; sa chair brunissait peu à peu ; sa peau se flétrissait. Elle se desséchait. Elle le regardait sans ciller tout en se métamorphosant lentement en une espèce de pruneau fade. Ses yeux semblaient frémir, comme s'ils s’étaient mis à bouillir.
C'était exactement cela : ils bouillaient.
Ils noircirent progressivement jusqu'à fondre et couler en un liquide brunâtre épais le long des joues de la femme, devenue une chose inhumaine. Le liquide brun se mua en une mousse verte qui jaillissait de ses orbites en émettant des bruits spongieux avant de dégouliner le long de son visage décrépit. La mâchoire inférieure de la chose s'affaissa soudainement puis se disloqua. Un long râle macabre s'en échappa, un râle d'agonisant qui résonnait jusque dans les entrailles de l'homme tétanisé.
La chose n’avait de vaguement humain que sa silhouette. Le râle qui s'élevait depuis le gouffre qui remplaçait sa bouche se changea en un gargouillis agressif assimilable à un gargarisme. De sa gorge grouillante jaillit une mousse pareille à celle que laissaient couler ce qui était autrefois ses yeux, et son visage galvanisé gonfla progressivement, passant d'une teinte rougeâtre à une couleur orangée puis jaune, avant de brûler d'un bleu transcendant. L'homme ferma les yeux devant le terrible spectacle.

Lorsqu'il les rouvrit, il se trouvait seul dans la pièce. Il ne restait pas même de la chose un petit tas de cendres. La scène fut aussitôt balayée de son esprit. Il ne se rappela pas ce qui l'avait plongé dans un état second et il mit ses tremblements sur le compte de l’alcool. C'était ce qui faisait réellement sens, à ses yeux ; car c'était ce qui était le moins terrifiant, même si ce n’était pas consistant, pas plus que le reste. Tandis qu'il observait le fond de son verre vide, les yeux à demi clos, un filet de liquide verdâtre s'écoula de son oreille et roula le long de sa joue avant de s'écraser sur la table.
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