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Fred Panassac

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FINALISTE
Sélection Public

Madeleine a entendu les coups sur la porte, au petit jour.
Ils sont venus la chercher pour la punir.
Deux gars du village, avec qui elle a gambadé naguère dans les champs, joué à cache-cache, à saute-mouton.
Filles et garçons ensemble cueillaient des mûres, aidaient aux moissons, à la traite des vaches, montaient sur les bottes de foin en poussant de grands cris de joie.
L’ambiance a radicalement changé depuis ce temps-là.

— Allez, Mado, suis-nous, plus vite on en aura fini, mieux ce sera pour toi, dit le premier gars, Damien, avec qui elle avait il y a quelques étés, échangé quelques baisers au coin de la grange.
Il en avait conservé longtemps envers elle une sorte de réserve prudente.
Mais il fallait passer aux choses sérieuses et se faire respecter de cette catin qui n’avait pas voulu aller plus loin.
Quand Madeleine fit mine de résister, il commença à hausser le ton.
— Ça suffit maintenant, tu nous suis et tu la fermes, tu sais pourquoi on est là.
Mais bizarrement il n’osait pas la toucher.

L’homme plus âgé qui l’accompagnait avait l’air moins conciliant.
Il jeta un regard noir à son acolyte et attrapa Madeleine par le bras, sans ménagement.
Elle entendit ce grand blond balafré proférer la même insulte que celle, peinte au goudron sur ses volets la semaine précédente, et qu’elle avait nettoyée à grand renfort de détergent : « Poule à boches ».
Les mêmes mots infamants, alors qu’elle n’avait fait que des travaux de ménage au service d’un officier allemand, pour se nourrir au jour le jour.

Maintenant, elle était exposée en place publique, la population, avertie, attendait le début du rituel quasi quotidien en ce mois de septembre 1944, aux environs d’Orléans.
Elles étaient cinq femmes ce matin-là.
Émilie, Clémence, Julie, Céleste, et elle, Madeleine.

Marcel, le copain de Damien, commença.
Il arracha le corsage des cinq femmes et dénuda leur poitrine, puis le « chef » procéda à la tonte de leur chevelure.
Les femmes, deux brunettes, une blonde élancée, une autre plus replète, et une rousse aux cheveux de feu, toutes cinq assises sur des chaises, étaient figées par la honte, en raison de l’assistance nombreuse qui les encerclait.
L’affaire était routinière et fonctionnait bien.

La foule qui vociférait en reluquant ces pauvres femmes d’un œil lubrique, les affublait de noms charmants, putain, sale boche, pute, salope.
Le tondeur et l’assistant se faisaient acclamer à chaque mèche de cheveux qui tombait.
Parmi les plus enthousiastes figuraient Roger, Gustave et Ludovic.

Quand les cinq crânes furent visibles, quand les cinq femmes furent privées de l’ornement que la nature leur avait généreusement offert, Madeleine et ses amies eurent encore droit à des dessins de croix gammées sur le ventre, au rouge à lèvres, et sur les seins, à l’encre noire.
Puis quelques clichés furent pris pour les albums- souvenirs de leurs bourreaux.

On relâcha les femmes dénudées, qui aussitôt récupérèrent leurs vêtements déchirés pour s’en recouvrir et partirent en sanglotant, la honte et l’humiliation en bandoulière et la tête privée de sa protection séductrice.
C’est bien fait pour vous, cria Armande, la fille la plus laide de la ville, qui avait assisté, gouailleuse et caquetante, à la leçon gratuite de coiffure à la dernière mode, tendance épuration.

Le soir, Roger, qui avait dénoncé un réseau de résistants aux nazis, à la suite de quoi les maquisards avaient été atrocement torturés puis achevés, raconta la scène cocasse à sa femme. Il ne s’était jamais fait pincer, lui, pour sa trahison.

Gustave, qui avait écrit à la Kommandantur pour signaler la présence d’une famille juive cachée dans une ferme, ce qui avait valu la déportation à deux adultes et trois enfants juifs, et les pires sévices au couple de fermiers, porta à la caisse d’épargne l’argent qu’il avait dérobé nuitamment à ces gens après leur arrestation.
Lui non plus ne fut jamais inquiété pour son exploit.

Ludovic, le B.O.F * qui revendait à prix d’or en ville les produits laitiers troqués à la ferme contre quelques sous, se tapa sur les cuisses d’excitation en racontant la séance de tonte à ses copains, autour d’une bière au bistrot.

Madeleine, la première femme tondue, fut abandonnée par son fiancé, et épousa deux ans plus tard un agriculteur, de trente ans son aîné, le seul qui avait bien voulu d’elle.
Elle s’éreinta toute sa vie aux travaux de la ferme sans en recevoir la moindre reconnaissance, et ne parlons même pas d’amour.

Trois mois jour pour jour après son humiliation publique, Clémence se jeta dans la Loire et se noya.

Julie s’enferma chez elle et n’en sortit plus pendant dix ans, n’acceptant de mettre fin à sa réclusion qu’au moment du décès de ses parents, qui l’avaient reniée.

Céleste entra dans un monastère et devint l’épouse du Christ, renonçant au monde et à ses plaisirs.
Elle ne cessa de prier pour ses bourreaux jusqu’à sa mort ardemment désirée, cinquante ans plus tard.

Émilie, la plus forte moralement, poursuivit de brillantes études de psychologie et s’illustra par sa thèse universitaire sur la résilience. Elle fut la seule à fonder une famille et eut trois enfants.

Et moi, c’est Damien.
J’ai tenu la tondeuse qui a rasé les cheveux de ces femmes ce jour de septembre 44.
Leurs visages, leurs crânes glabres m’ont hanté toute ma vie durant.
Je sens que je n’en ai plus pour longtemps, les forces me quittent maintenant.
Les enfants, je vous confie cette histoire pour en faire votre miel et pour que vous y pensiez dans les jours de doute.

Et Damien quitta la salle de conférence du lycée Jean Zay ** où les classes de seconde étaient venues l’écouter dans un silence religieux.

Ce jour-là il rentra chez lui un peu moins triste qu’à l’habitude.


* B.O.F. « Beurre Œufs Fromage » : surnom des commerçants qui se sont enrichis en vendant ces produits au marché noir pendant l’Occupation.

** Jean Zay, ministre de l’Éducation Nationale du Front Populaire (1936), assassiné par la Milice en juin 1944.

PRIX

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Fred Panassac  Commentaire de l'auteur · il y a
Bonjour à mes lectrices et lecteurs, vous pouvez profiter sans retenue de ce récit, Short Édition ayant très rapidement corrigé la petite coquille qui s’y était glissée en intruse. Bonne lecture !
J'ai un peu de retard pour répondre à tous vos commentaires ainsi qu'aux témoignages émouvants suscités par ce récit. Je suis ravie d'avoir autant de réactions à ce court texte et ne manquerai pas de vous répondre petit à petit. Un grand merci à toutes et tous.

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Chantal Sourire · il y a
Un S de trop, ce n'est rien au regard de la beauté de ton texte, une histoire connue mais toujours sujet à réflexion, bravo Fred et merci pour elles, pour nous !
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Fred Panassac · il y a
Merci beaucoup Chantal pour ton soutien et ton commentaire élogieux. Quelques problèmes de clavier ce matin. Il joue à cache-cache. À la place on me propose des mots automatisés. Encore un coup des robots !
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Gina Bernier · il y a
Un rappel pour ne jamais oublier. Pour que plus jamais cela ne se reproduise...Mais cela continue ailleurs, pour le pouvoir, pour des idées , pour des religions qui n'en sont pas....Serait-ce une utopie de vouloir vivre libre et égaux et sans danger sur sa terre?
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Fred Panassac · il y a
Merci Gina pour votre commentaire plein d’empathie et de clairvoyance et pour votre généreux soutien. Oui, beaucoup de situations semblables nous sautent aux yeux encore aujourd’hui.
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Elisabeth Marchand · il y a
+ 5 voix confirmées...
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Delia Zalacain · il y a
Très beau récit, poignant, sur cette période misérable
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Fred Panassac · il y a
Merci beaucoup Delia d'être passée me lire et soutenir cet écrit !
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Claire Doré · il y a
Confusion! Mon commentaire se trouve plus bas!
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Fred Panassac · il y a
Aucun souci Claire, bisous et prends soin de toi, encore merci pour ton fidèle soutien !
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Marie · il y a
Mon vote renouvelé pour ce texte que j'avais particulièrement aimé. Bonne finale à vous
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Fred Panassac · il y a
Merci beaucoup Marie pour votre soutien et bon dimanche à vous !
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Claire Doré · il y a
Je suis toujours extrêmement bouleversée par ce thème.
Et tu fais tant passer d'émotion, avec une grande sobriété toutefois.

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Fred Panassac · il y a
Merci beaucoup ma chère Claire pour ton ressenti. Je préfère en effet construire une intrigue à partir de faits avérés que d’étaler mes sentiments, ce qui serait du pathos. Merci d’y avoir été sensible et je souhaite un joli dimanche.
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Anne Marie Menras · il y a
Ceux qui ont crié le plus fort étaient le plus souvent ceux qui avaient le plus à se reprocher ! Cela leur évitait de penser à leurs propres trahisons autrement plus graves. Un travers humain malheureusement assez communément réparti dans la population. Bravo pour cette piqûre de rappel Fred. Toutes mes voix.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Tous mes voeux !
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Claudine Lehot · il y a
Bonne finale !
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