La Punition

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Un grand merci au JURY d’avoir sélectionné mon sonnet « UN PRINTEMPS SPÉCIAL » pour la FINALE du Grand Prix d’été 2020. Le public (vous) et le jury décideront de son sort. Il y a  [+]

Image de Automne 19

Madeleine a entendu les coups sur la porte, au petit jour.
Ils sont venus la chercher pour la punir.
Deux gars du village, avec qui elle a gambadé naguère dans les champs, joué à cache-cache, à saute-mouton.
Filles et garçons ensemble cueillaient des mûres, aidaient aux moissons, à la traite des vaches, montaient sur les bottes de foin en poussant de grands cris de joie.
L’ambiance a radicalement changé depuis ce temps-là.

— Allez, Mado, suis-nous, plus vite on en aura fini, mieux ce sera pour toi, dit le premier gars, Damien, avec qui elle avait il y a quelques étés, échangé quelques baisers au coin de la grange.
Il en avait conservé longtemps envers elle une sorte de réserve prudente.
Mais il fallait passer aux choses sérieuses et se faire respecter de cette catin qui n’avait pas voulu aller plus loin.
Quand Madeleine fit mine de résister, il commença à hausser le ton.
— Ça suffit maintenant, tu nous suis et tu la fermes, tu sais pourquoi on est là.
Mais bizarrement il n’osait pas la toucher.

L’homme plus âgé qui l’accompagnait avait l’air moins conciliant.
Il jeta un regard noir à son acolyte et attrapa Madeleine par le bras, sans ménagement.
Elle entendit ce grand blond balafré proférer la même insulte que celle, peinte au goudron sur ses volets la semaine précédente, et qu’elle avait nettoyée à grand renfort de détergent : « Poule à boches ».
Les mêmes mots infamants, alors qu’elle n’avait fait que des travaux de ménage au service d’un officier allemand, pour se nourrir au jour le jour.

Maintenant, elle était exposée en place publique, la population, avertie, attendait le début du rituel quasi quotidien en ce mois de septembre 1944, aux environs d’Orléans.
Elles étaient cinq femmes ce matin-là.
Émilie, Clémence, Julie, Céleste, et elle, Madeleine.

Marcel, le copain de Damien, commença.
Il arracha le corsage des cinq femmes et dénuda leur poitrine, puis le « chef » procéda à la tonte de leur chevelure.
Les femmes, deux brunettes, une blonde élancée, une autre plus replète, et une rousse aux cheveux de feu, toutes cinq assises sur des chaises, étaient figées par la honte, en raison de l’assistance nombreuse qui les encerclait.
L’affaire était routinière et fonctionnait bien.

La foule qui vociférait en reluquant ces pauvres femmes d’un œil lubrique, les affublait de noms charmants, putain, sale boche, pute, salope.
Le tondeur et l’assistant se faisaient acclamer à chaque mèche de cheveux qui tombait.
Parmi les plus enthousiastes figuraient Roger, Gustave et Ludovic.

Quand les cinq crânes furent visibles, quand les cinq femmes furent privées de l’ornement que la nature leur avait généreusement offert, Madeleine et ses amies eurent encore droit à des dessins de croix gammées sur le ventre, au rouge à lèvres, et sur les seins, à l’encre noire.
Puis quelques clichés furent pris pour les albums- souvenirs de leurs bourreaux.

On relâcha les femmes dénudées, qui aussitôt récupérèrent leurs vêtements déchirés pour s’en recouvrir et partirent en sanglotant, la honte et l’humiliation en bandoulière et la tête privée de sa protection séductrice.
C’est bien fait pour vous, cria Armande, la fille la plus laide de la ville, qui avait assisté, gouailleuse et caquetante, à la leçon gratuite de coiffure à la dernière mode, tendance épuration.

Le soir, Roger, qui avait dénoncé un réseau de résistants aux nazis, à la suite de quoi les maquisards avaient été atrocement torturés puis achevés, raconta la scène cocasse à sa femme. Il ne s’était jamais fait pincer, lui, pour sa trahison.

Gustave, qui avait écrit à la Kommandantur pour signaler la présence d’une famille juive cachée dans une ferme, ce qui avait valu la déportation à deux adultes et trois enfants juifs, et les pires sévices au couple de fermiers, porta à la caisse d’épargne l’argent qu’il avait dérobé nuitamment à ces gens après leur arrestation.
Lui non plus ne fut jamais inquiété pour son exploit.

Ludovic, le B.O.F * qui revendait à prix d’or en ville les produits laitiers troqués à la ferme contre quelques sous, se tapa sur les cuisses d’excitation en racontant la séance de tonte à ses copains, autour d’une bière au bistrot.

Madeleine, la première femme tondue, fut abandonnée par son fiancé, et épousa deux ans plus tard un agriculteur, de trente ans son aîné, le seul qui avait bien voulu d’elle.
Elle s’éreinta toute sa vie aux travaux de la ferme sans en recevoir la moindre reconnaissance, et ne parlons même pas d’amour.

Trois mois jour pour jour après son humiliation publique, Clémence se jeta dans la Loire et se noya.

Julie s’enferma chez elle et n’en sortit plus pendant dix ans, n’acceptant de mettre fin à sa réclusion qu’au moment du décès de ses parents, qui l’avaient reniée.

Céleste entra dans un monastère et devint l’épouse du Christ, renonçant au monde et à ses plaisirs.
Elle ne cessa de prier pour ses bourreaux jusqu’à sa mort ardemment désirée, cinquante ans plus tard.

Émilie, la plus forte moralement, poursuivit de brillantes études de psychologie et s’illustra par sa thèse universitaire sur la résilience. Elle fut la seule à fonder une famille et eut trois enfants.

Et moi, c’est Damien.
J’ai tenu la tondeuse qui a rasé les cheveux de ces femmes ce jour de septembre 44.
Leurs visages, leurs crânes glabres m’ont hanté toute ma vie durant.
Je sens que je n’en ai plus pour longtemps, les forces me quittent maintenant.
Les enfants, je vous confie cette histoire pour en faire votre miel et pour que vous y pensiez dans les jours de doute.

Et Damien quitta la salle de conférence du lycée Jean Zay ** où les classes de seconde étaient venues l’écouter dans un silence religieux.

Ce jour-là il rentra chez lui un peu moins triste qu’à l’habitude.

* B.O.F. « Beurre Œufs Fromage » : surnom des commerçants qui se sont enrichis en vendant ces produits au marché noir pendant l’Occupation.

** Jean Zay, ministre de l’Éducation Nationale du Front Populaire (1936), assassiné par la Milice en juin 1944.

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Fred Panassac  Commentaire de l'auteur · il y a
Bonjour à mes lectrices et lecteurs, vous pouvez profiter sans retenue de ce récit, Short Édition ayant très rapidement corrigé la petite coquille qui s’y était glissée en intruse. Bonne lecture !
J'ai un peu de retard pour répondre à tous vos commentaires ainsi qu'aux témoignages émouvants suscités par ce récit. Je suis ravie d'avoir autant de réactions à ce court texte et ne manquerai pas de vous répondre petit à petit. Un grand merci à toutes et tous.

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Jean-Francois Guet · il y a
bravo Fred
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Fred Panassac · il y a
Merci Jean-François pour ton soutien dans cette belle finale !
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Chantal Sourire · il y a
Un S de trop, ce n'est rien au regard de la beauté de ton texte, une histoire connue mais toujours sujet à réflexion, bravo Fred et merci pour elles, pour nous !
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Fred Panassac · il y a
Merci beaucoup Chantal pour ton soutien et ton commentaire élogieux. Quelques problèmes de clavier ce matin. Il joue à cache-cache. À la place on me propose des mots automatisés. Encore un coup des robots !
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Gina Bernier · il y a
Un rappel pour ne jamais oublier. Pour que plus jamais cela ne se reproduise...Mais cela continue ailleurs, pour le pouvoir, pour des idées , pour des religions qui n'en sont pas....Serait-ce une utopie de vouloir vivre libre et égaux et sans danger sur sa terre?
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Fred Panassac · il y a
Merci Gina pour votre commentaire plein d’empathie et de clairvoyance et pour votre généreux soutien. Oui, beaucoup de situations semblables nous sautent aux yeux encore aujourd’hui.
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Amani Lizah Glaise · il y a
Bonjour Fred, voici un récit qui m'émeut, une époque dont j'aime à lire des récits qui évoque tant de choses à ne pas reproduire et pourtant... Résilience !
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Fred Panassac · il y a
Merci beaucoup pour cette lecture et votre commentaire Amani. Sans vraiment le faire exprès, le thème de la résilience est présent dans bon nombre de mes histoires. J’apprécie que mes vieux textes soient lus, ce site est idéal pour faire vivre les textes.
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Amani Lizah Glaise · il y a
Je vous lirai régulièrement dans ce cas car pour moi, la résilience est un sujet très important.
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Oka N'guessan · il y a
Quelle belle plume vous avez ? bravo vous avez mes voix , je vous invite aussi a aller me découvrir et de voter pour moi au passage https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-lumiere-10 merci d'avance
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Fred Panassac · il y a
Merci pour votre lecture et votre vote, je reçois beaucoup de sollicitations mais j’essaierai de passer vous lire.
Je précise que mon vote pour les textes n’est pas automatique, je vote seulement si j’apprécie le récit.

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Safia Salam · il y a
Non, je ne pense pas qu'on puisse vivre un jour dans une société parfaite, dans laquelle il n'y aurait que justice et bonté. Parce que le mal est une composante de l'être humain, et les sociétés sont composées d'êtres humains. Ce que ces quatre malheureuses n'ont pas compris (je ne compte pas Émilie) c'est qu'on doit résister face à l'adversité, se relever quand on est tombé, escalader quand on est devant un mur. Et finalement, personne, vraiment personne ne peut nous prendre notre dignité, qui est intrinsèque à l'être humain, seul l'être humain lui-même peut y renoncer pour lui-même. Peu importe les humiliations subies, elles avaient la dignité des victimes et auraient pu avoir la dignité des résistantes. Votre texte est poignant.
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Fred Panassac · il y a
Merci Safia pour votre lecture et votre commentaire plein d'empathie et de générosité.
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Safia Salam · il y a
Je repasse un instant pour vous laisser le lien d'un texte qui, par son sujet, m'a rappelé le votre. https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/ma-voix-active

Une femme qui va peut-être s'en sortir....

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Fred Panassac · il y a
Merci Safia !
Oui en effet un très beau texte que j’avais déjà lu et commenté.
Belle journée !

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Jean Sichler · il y a
Texte très fort. J'espère que vous n'avez jamais assisté à ce genre de scène. J'ai juste vu une femme française insulter violemment un prisonnier allemand qu'elle ne connaissait pas. Enfant je n'y ai rien compris mais j'en reste marqué.
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Fred Panassac · il y a
Merci beaucoup pour votre lecture, Jean.
J’y ai assisté dans des films ou je l’ai lu, car je suis née quelques années plus tard. Mais ne voit-on pas les mêmes mécanismes se reproduire de génération en génération dans tontes sortes de conflits ?

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Arsène Morland · il y a
Sobre. Donc fort.
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Fred Panassac · il y a
Merci Arsène pour ton soutien !
Ton commentaire s’est inscrit plusieurs fois, je me suis permis de supprimer les doublons.

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Arsène Morland · il y a
Désolé. J’ ai parfois des petits bugs de ce genre .
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Fred Panassac · il y a
Aucun souci, dans ces cas là je supprime mais je préviens pour qu’il n’y ait pas de surprise en notification. 🙂
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Zalma Solange Schneider · il y a
Mon soutien et bonne finale ;) !
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Fred Panassac · il y a
Merci beaucoup Zalma !
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Isabelle Lambin · il y a
Bonne finale Fred !
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Fred Panassac · il y a
Merci pour ton nouveau soutien Isabelle !

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