La proposition de monsieur Lulu

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J'écris depuis une dizaine d'années maintenant, j'ai commencé à gratouiller pour une troupe de théâtre dont j'ai longtemps été membre. J'ai écrit une pièce intitulée "Un vrai baiser de  [+]

Image de Printemps 2019

Lucien Charpentier, appuyé contre la porte de son étable, se laissait hypnotiser par un ultime coucher de soleil. Une clôture sans âge semblait se diriger vers le cœur de l’astre et finissait par s’évaporer dans le blanc céleste qui rayonnait sur l’horizon.

La dernière vache était partie pour l’abattoir, le tracteur Pony réduit au silence et parqué au fond de la remise, les dernières poules plumées, vidées et mises au congélateur pour le régal des héritiers qui ne manqueraient pas de se manifester après l’annonce du décès. Nouée autour d’une poutre traversant le grenier, la corde était en place, et le tabouret d'ores et déjà disposé au-dessous.

Lucien, plein de détermination, savoura un gratin de pommes de terre saturé de crème fraîche et de fromage, accompagné de la pépite de sa cave : une bouteille de château Haut Brion millésime 1984.
Après s’être délecté d’un cigare du Nicaragua en même temps que d’un verre de gnôle, il embrassa affectueusement le portrait de sa défunte épouse Jeanne, lissa sa tignasse blanche à grands coups de brillantine pour faciliter un peu la tâche des thanatopracteurs, et monta dans les combles de sa demeure pour glisser la tête dans le nœud coulant qu’il avait préparé.

Lucien Charpentier, dressé sur sa sellette, écoutait la pluie crépiter contre l’ardoise de son toit. Il était prêt à produire l’impulsion qui lui briserait la nuque, mais il fut interrompu dans son action. Six coups énergiques venaient d’être martelés contre la porte d’entrée de la ferme.
L’octogénaire présuma qu’il s’agissait d’un fantasme dû à son eau de vie, mais il entendit tambouriner à six nouvelles reprises.
Lui qui ne recevait plus personne depuis des lustres, il s’alarma que l’on vienne l’importuner précisément ce soir, à minuit, en plein orage, au détriment du programme réjouissant qu’il s’était fixé.
Sur le seuil, alors que la main tachetée de vieillesse de Lucien était sur le point d’actionner la poignée, l’énigmatique visiteur frappa six fois encore, plus délicatement, comme s’il avait senti que Charpentier était désormais tout proche.

L’inconnu que le vieillard découvrit avait une apparence peu ordinaire. Intégralement vêtu de pourpre, costume trois pièces sur mesure, boutons de manchette éclatants et pince à cravate clinquante.
— Cher monsieur Charpentier, je suis gêné de me présenter à vous à une heure aussi indécente, déclara l’homme en pénétrant négligemment dans la résidence.
Celui-ci n’était pas équipé d’un parapluie, mais le déluge extérieur l’avait pourtant épargné. Un teint mat, une coiffure soignée et un sourire triomphal rendaient l’individu étrangement gracieux.
— Qu’est-ce que vous vendez ? interrogea Lucien.
— Vendre ? Il y a erreur, Monsieur Charpentier, je suis ici pour acquérir. Charpentier, votre adorable patronyme me rappelle le fils d’un vieil ami, mais passons.
— Mon prénom c’est Lucien, mais tout l’monde m’appelle Lulu.
— Quelle coïncidence, on me surnomme également « Monsieur Lulu », remarqua avec malice le mystérieux dandy.
L’étranger plongea les doigts dans son veston pour en extraire un barreau de chaise qu’il tendit avec langueur à Lucien.
— Cigare cubain, d’un arôme bien supérieur aux nicaraguayens, précisa Monsieur Lulu.
Ce dernier déposa ensuite sa mallette en cuir de crocodile sur la table du living-room, la déverrouilla, et en extirpa une bouteille de vin qu’il entreprit d’ouvrir:
— Châteauneuf-du-pape de 1943, nettement meilleur en bouche que votre piquette bordelaise.

Les deux Lulu s’attablèrent face-à-face pour siroter un verre tout en fumant un havane. Lorsque Lucien demanda à son invité la raison exacte de sa présence, le sourire du luron gagna en intensité. Il se pencha vers son hôte et murmura :
— Je vous propose d’ajourner votre trépas pour profiter d’une seconde chance.
— Je suis vieux, j’ai fait mon temps, quelle seconde chance voudriez-vous qu’on me donne ?
Le balancier de l’antique horloge comtoise de Lucien Charpentier exécuta toute une série d’allées et venues avant que Monsieur Lulu ne reprenne la parole :
— Vieux ? Disons que vous ne l’êtes plus.
Lucien gloussa devant la loufoquerie de ce qu’il venait d’entendre. Mais lorsque il porta de nouveau son cigare à ses lèvres, il fut étourdi de constater que le dos de sa pogne n’était plus tâché, sa peau flétrie avait retrouvé toute son élasticité.
— Doux Jésus, bredouilla Charpentier.
— Oh, celui-là, laissons-le en dehors de nos négociations.
— Mais quel intérêt pour moi de redevenir jeune ? Je suis seul, ma chère femme est morte il y a longtemps déjà !
Le retraité revigoré perçut de soudains bruits de pas provenant de l’étage, suivis d’un éclat de voix tétanisant :
— Lucien, monte-donc pour me brosser les ch’veux ! 
Charpentier devint livide, sa bien-aimée Jeanne était manifestement revenue d’outre-tombe, et la fraîcheur de son timbre indiquait que sa chair avait, elle aussi, recouvré toute sa fermeté d’antan.
Monsieur Lulu, dans son complet purpurin, jubilait :
— Seul ? Disons que vous ne l’êtes plus.
Lucien se plaignit ensuite d’avoir vendu ses bêtes, et fut abasourdi de réentendre ses poules caqueter sur la propriété.
— Cher Charpentier, pour avoir tout ceci, je n’ai besoin que d’une paraphe sur le contrat que voici.
Monsieur Lulu fit glisser vers son nouveau client un morceau de parchemin noirci de divers articles légaux, et Lucien s’entailla joyeusement l’index pour signer l’acte de son sang.

Trois mois plus tard, les bovins étaient atteints d’une contagieuse tremblote, ce satané tracteur Pony ne démarrait plus, et les volailles de l’exploitation se faisaient toutes becqueter par les renards du coin. Quant à Jeanne, Lucien avait oublié qu’elle était de son vivant, contrairement au Châteauneuf-du-pape, totalement imbuvable.
Lucien Charpentier, abattu, s'appuya contre la porte de son étable et se laissa aveugler par le coucher du soleil. Une clôture difforme qui filait droit vers l’horizon semblait se consumer dans le rouge infernal de la boule de feu.

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Un petit mot pour l'auteur ? 77 commentaires

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Corinei · il y a
J'ai passé un excellent moment drôle, des mots qui sautillent ..mes voix
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Olivier Darcourt · il y a
Merci beaucoup Corinei !! ;-)
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Raymond De Raider · il y a
Diable ! Il s'en passe dans nos campagnes !
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Olivier Darcourt · il y a
Merci Raymond ! Finalement ce texte est une relecture le "La soupe aux choux", j'ai seulement remplacé Villeret par Lucifer ;-)
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une réflexion , être ou ne pas être ou être ce qu'on est et ne pas être tenté à vouloir essayer d'être autre chose . ....
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Olivier Darcourt · il y a
Merci Ginette ! Et bravo pour votre utilisation du verbe être ! ;-))
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Elisabeth Marchand · il y a
Un récit étrange qui voudrait nous faire croire aux mirages... +5
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Olivier Darcourt · il y a
Merci beaucoup Elisabeth, la morale du texte est en fait celle-ci: avoir un "judas" sur sa porte évite les mauvaises rencontres ! ;-)
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Samia.mbodong · il y a
Une réflexion sur la vie la mort.
 
Bravo et merci je soutiens.

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Olivier Darcourt · il y a
Merci Samia, c'est également une réflexion sur les cigares ! ;-)
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La luciole · il y a
Quel enfer :) bravo ;) mes voix
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Olivier Darcourt · il y a
Merci La luciole !! ;-)
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M. Iraje · il y a
Ce Faust revisité ne manque pas d'originalité.
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Olivier Darcourt · il y a
Merci beaucoup Miraje, du coup je ne regrette pas d'avoir vendu mon âme pour avoir un texte en compèt' :-)
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Utilisateur désactivé · il y a
Je vote et je note: ne jamais converser avec quelqu'un habillé de pourpre, et portant des bijoux clinquants. Tant pis pour le Cardinal.
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Olivier Darcourt · il y a
Merci Géo ! De toute façon, les cardinaux sont infréquentables ! ;-)
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Albane Charieau · il y a
Sacré Lulu, il ne faut jamais parler aux étrangers, disait sa maman. 3 voix
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Olivier Darcourt · il y a
Bien parlé, Charieau, et ne jamais accepter bonbons ou grands vins ! ;-)
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Albane Charieau · il y a
Vrai!
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T. Siram · il y a
Retour au point zéro... sans succès, hélas !
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Olivier Darcourt · il y a
Merci T. Siram, et en plus Lucien s'empoisonne au pesticide ! ;-)

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