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La prochaine fois

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Cedric Ledoux

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Je rencontrai Elise à une soirée organisée par une connaissance commune : le genre appart rosé chips coco, remplie de trentenaires en gestation qui se collent des races avec du vin bas de gamme à 15 euros.
Nous nous plûmes tout de suite. Pour être plus exact, elle me plut tout de suite. Son cerveau semblait contenir l’intégralité de la Cinémathèque française et elle pratiquait un humour aussi sombre et épais que ses sourcils. On s’amusa beaucoup ce soir là ; et en se quittant à 5h du matin, nous nous promîmes de remettre le couvert le WE suivant.
C’est la dernière fois que je la vis.
Le WE suivant, alors que je l’attendais depuis 2h, elle m’envoya un texto : « ai bouffé comme une oie, du coup je pionce sur place... déso, on se voit la prochaine fois ».
Pas grave, pensai-je, j’avais deviné qu’elle n’était pas du genre à refiler des blanc-seing. Ca nous faisait un point commun en plus.
La fois d’après, deux semaines plus tard, c’est moi qui annulai : j’avais trop picolé la veille, j’étais en vrac.
Celle d’après, ce fut encore moi : trop de boulot, trop de stress, j’avais décidé sur un coup de tête de me barrer à l’étranger.
A la dixième ou onzième annulation, on commença à franchement en rire. C’était d’autant plus curieux qu’aucun de nous deux n’était asocial ou même seulement timide, et encore moins du genre à traiter les gens par dessus la jambe. Au contraire, nous avions tous les deux une large bande d’amis, des vieux et des plus récents. Et nous nous appréciions réellement. Nous n’arrêtions pas de causer en ligne, de mater nos stories respectives... tous les trucs de jeunes de l’époque. Et comme nous travaillions tous les deux dans la médiation culturelle, nous n’étions jamais à court de sujets de conversation.
Mais nous voir AFK, pas moyen.
Et puis, elle déménagea, à Berlin. Je m’y rendis deux fois mais, manque de bol, elle était en déplacement pro.
Du temps passa, nos discussions se firent plus épisodiques.
Jusqu’à ce matin où, 4 ans après notre première rencontre, je découvris en rentrant de vacances une enveloppe dans ma boîte aux lettres. Une belle enveloppe, noire.
« La famille d’Elise Beili a l’immense tristesse de vous faire part de son décès, survenu le Mardi 4 Mai 2021 à l’âge de 32 ans. »
J’étais sonné. Je savais qu’elle avait des problèmes de santé, mais partir comme ça, aussi brutalement... Au moins étais-je rentré à temps pour lui dire au revoir : la cérémonie avait lieu le lendemain matin, à 9h.
Je passai une bonne partie de la journée à faire défiler l’historique de nos conversations et à me remémorer tous nos rendez-vous ratés. Vers 19h, un ami me proposa d’aller boire un verre ; je lui racontai toute l’histoire et on resta au bar jusqu’à la fermeture.
En ouvrant les yeux le lendemain matin, je sus confusément que quelque chose clochait. La gorge sèche, les paupières gonflées, le mal de crâne... et plus que tout, la lumière du jour, salement aveuglante, qui éclaboussait ma chambre. Quelle heure était-il ? Qu’est-ce qui s’était passé ?
J’attrapai mon téléphone sur la table de chevet et tapotai en vain son écran : déchargé.
Pas de sonnerie, pas de cérémonie : il était près de midi, m’apprit l’horloge du four.
Je restais un long moment figé, nu au milieu de la cuisine, comme frappé de stupeur. J’avais envie de pleurer et de rire à la fois. Finalement, je retournai me coucher.
« La prochaine fois », pensai-je en fermant les yeux.
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Elena Hristova · il y a
Et la vie va son cours avec ou sans amour.. Il reste tout de même une lueur d'espoir pour la prochaine fois, la prochaine histoire
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