La princesse au poids plume

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Un conte classique très poétique, écrit dans un style assez sobre qui sied parfaitement à l’histoire. La fin, très belle, est amenée avec

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Il y a bien longtemps, vivait une princesse muette qui mangeait si peu, qu’elle n’était pas plus lourde que trois plumes de corbeau. Ses parents, le roi et la reine, avaient pourtant essayé d’arranger les choses, mais jamais ils ne trouvèrent la solution pour l’aider. Cette malheureuse situation aggrava encore davantage leur relation conjugale déjà bien précaire. Ils rejetaient la faute l’un sur l’autre avec une telle virulence, que la princesse se terrait encore plus dans le silence et la solitude. Le monarque critiquait le manque d’autorité de son épouse, tandis que cette dernière ne supportait plus la trop grande sévérité de son royal mari. Rongée par la peur de déclencher d’autres disputes, la petite fille s’était résolue à ne plus sortir de sa chambre.

Les années passèrent aussi vite qu’une éclipse de Soleil sans que rien ne changeât. La princesse, devenue une jeune femme légère comme cinq plumes de corbeau, s’était construit un monde d’habitudes bien à elle. Chaque matin, elle se nourrissait d’une pomme rouge, d’un carreau de chocolat et d’une tasse de thé noir bien chaud. Puis, rassasiée pour la journée, elle s’asseyait sur le rebord intérieur de la fenêtre en ogive qui s’ouvrait sur la forêt. Elle fixait alors les arbres sans ciller, comme si elle attendait quelqu’un ou quelque chose. À la nuit tombée, lorsqu’il lui était devenu impossible de distinguer les sylvestres silhouettes, elle rejoignait son lit et s’endormait sur l’instant, comme par magie. Son père avait bien tenté de briser ce cercle, qu’il jugeait néfaste, en l’obligeant à sortir de ses appartements. Mais elle paniquait tant, pleurait tant, qu’elle pouvait alors se réfugier sous sa couette plusieurs jours de suite, refusant même de boire une seule gorgée de tisane. Ses proches s’étaient donc résignés à la laisser vivre à sa convenance.
Cependant, la cour réclamait sa présence, et le peuple, quant à lui, s’inquiétait. Tous cherchaient à être rassurés car on la pensait incapable de régner le jour où ses parents désormais vieillissants disparaîtraient.
Un après-midi pluvieux, les ministres imposèrent un décret au roi : la princesse devait prendre la parole le jour de son vingt-et-unième anniversaire, faute de quoi la fronde risquait de diviser le royaume. Désemparé, le souverain se disputa si fort avec son épouse, que leurs cris résonnèrent dans tout le château. Le lendemain matin, la petite muette refusa de se lever. Et même tous les thés rares du monde ne lui rendirent le peu d’appétit qui lui restait. Plongée dans un profond abattement, la jeune femme maigrissait à vue d’œil et ne pesait plus désormais que trois plumes de corbeau. Les médecins étaient très pessimistes. Jamais elle n’atteindrait sa majorité dans ces conditions. Le suzerain eut alors une idée. Avec la reine, ils voyaient encore la princesse comme une petite fille, mais elle était bel et bien en âge de se marier. Le roi ordonna que tous les princes, de la contrée et d’ailleurs, vinssent au château pour la rencontrer. Les querelles entre les souverains s’apaisèrent autour de cet ambitieux projet qui pourrait, peut-être, guérir leur fille de cette langueur maladive. Le palais tout entier était en émoi. Chacun s’affairait à rendre la résidence royale la plus parfaite possible.

Dès le lendemain, une myriade de princes se rendit au palais pour rencontrer la princesse. Tous savaient qu’elle était une jeune femme étrange et fort fragile. Mais le dessein de pouvoir diriger un jour le royaume poussa les galants à esquisser des sourires hypocrites. La princesse, revenue sous l’alcôve de sa précieuse fenêtre, subissait passivement d’incessantes allées et venues qui durèrent des heures puis des jours. La reine demeurait à ses côtés et lui chuchotait de fréquents commentaires sur le charme, l’élégance et le maintien des jeunes seigneurs. Mais la promise restait figée, le regard vide et froid. Certains lui contaient à quel point elle était belle ou comment la blancheur de sa peau témoignait de sa noblesse. D’autres ne parlaient que d’eux-mêmes, pensant ébranler le cœur de la frêle damoiselle. Mais elle n’avait que faire de ces prétentieux. Pour endurer ce supplice, elle se réfugia dans un monde merveilleux. Elle avait appris très tôt à le faire en dehors des rêves qui enveloppaient ses nuits. Même éveillée, tout n’était plus que paisibles songes, chimères fantastiques et havre de paix, où l’âme était plus légère qu’une plume d’oie. Ce monde était peuplé d’animaux étranges aux douces couleurs. Deux lunes argentées miroitaient dans le ciel rougi. Il n’y avait ni jour, ni nuit, mais toujours ce moment particulier entre chien et loup qu’elle affectionnait tant. Le pépiement des oiseaux flirtait avec le croassement des crapauds, et les papillons voletaient aux côtés des chauves-souris. La princesse parlait aux bêtes, aux arbres, aux fleurs raffinées qui peuplaient cet univers. Elle préférait vivre d’imagination plutôt que d’affronter les disputes parentales, ou l’angoissante étiquette imposée par son rang.

Aucun jeune homme n’avait réussi à la faire parler, encore moins à faire chavirer son cœur. Ses parents ne savaient plus quoi répondre aux prétendants outrés de n’avoir eu en retour ne serait-ce qu’un regard. Tous étaient repartis la mort dans l’âme.
Affaiblie, la muette ne pesait plus qu’une seule plume de corbeau. Les époux royaux, anéantis par le chagrin, la savaient désormais aux portes de la mort. La reine s’effondra et, pour la première fois depuis des années, le roi la serra contre lui.
À cet instant précis, un prince frappa à la grille du palais. Il venait d’un pays oublié qu’on pensait détruit depuis si longtemps, que personne ne se souvenait de ce royaume, et personne n’avait pensé à l’inviter. C’était le vent qui l’avait informé. Ce prétendant n’était pas plus haut que trois plumes d’aigle. D’abord hésitant, le roi accepta finalement de le conduire auprès de sa fille. Il venait de se souvenir qu’enfant, on lui avait narré les exploits des souverains de cette région lointaine. Comment avait-il pu l’oublier, une fois parvenu à l’âge adulte ? Le Prince oublié posa ses yeux sur la princesse dont l’âme était si profonde, qu’il tomba immédiatement amoureux d’elle. Son teint de porcelaine la rendait irréelle, fantomatique, mais en même temps si familière et vulnérable.
Il s’assit près d’elle aussi délicatement que s’il s’était agi d’un animal blessé. La princesse, hypnotisée à sa fenêtre, ne bougeait pas. Que pouvait-elle bien contempler ? Il fixa à son tour les arbres qui se dessinaient de l’autre côté. Le Prince oublié ressentit d’étranges sensations. Son cœur ralentit et sa vision se troubla. Il semblait flotter paisiblement dans des songes, des chimères fantastiques, dans un havre de paix où son âme était plus légère qu’une plume d’oie. Ce monde était peuplé d’animaux étranges aux douces couleurs. Deux lunes argentées miroitaient dans le ciel rougi. Il n’y avait ni jour, ni nuit, mais ce moment particulier entre chien et loup qu’il affectionnait tant. Le pépiement des oiseaux flirtait avec le croassement des crapauds, et les papillons voletaient aux côtés des chauves-souris. Aux abords d’un étang aux reflets d’or se tenait la princesse. Elle le regardait en souriant, si belle et si sereine. Étincelante de joie de vivre et de santé, la princesse au poids-plumes-de-corbeau n’existait plus. C’était une séduisante jeune femme qui lui tendait les bras. Le prince, pas plus haut que trois plumes d’aigle, s’était lui aussi métamorphosé. Il était devenu un homme fort charmant. Main dans la main, ils partirent dans les dédales de ce royaume enchanté, uni pour toujours, le cœur et l’âme à l’unisson.

Lorsqu’au soir venu le roi et la reine entrèrent dans la chambre de leur fille, ils trouvèrent une plume de corbeau et trois plumes d’aigle sur la margelle de la fenêtre grande ouverte. Au loin, deux beaux oiseaux voltigeaient dans le vent, puis disparurent à jamais pour des contrées oubliées.

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Ozias Eleke · il y a
Beau conte avec un air poétique. J'ai aimé.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

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DEBA WANDJI · il y a
Très beau texte, Sonja!
j'adhère par mes voix et je vous invite à découvrir mon texte en course pour le prix jeunes auteurs https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/etoile-perdue-2
N'hésitez pas de laisser vos impressions en commentaires. Merci!

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RAC · il y a
Beaucoup de légéreté dans ce conte poétique !
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Super !
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Flopi · il y a
Je regrette de ne pas avoir découvert ce conte si poétique avant la fin du concours ! Bravo pour la légèreté de cette princesse au poids plume, et pour le rôle du Prince, particulièrement bien présenté. La présence des mesures de poids et de taille en plume ajoute un attrait tout particulier à ce conte. La fin est vraiment belle, tout en légèreté et subtilité. Bravo pour votre écriture et votre macaron, tout à fait mérité :)
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Sonja Kourakine · il y a
Merci 🙏
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Cla · il y a
quel bonheur! quel talent! quel rêve! Merci
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Chantal Sourire · il y a
Bravo !
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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
Très joli conte , félicitations !😊
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Vero. La Comete · il y a
Bravo Sonja, contente pour toi.
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Reveuse · il y a
très jolie histoire bravo

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