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La princesse au petit surpoids

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Bettie

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Lucy reposa tendrement le livre, soulevant au passage un cumulus de fines poussières. Elle s’abandonna quelques instants à les contempler s’élever vers la lumière. Le menton posé dans le creux de sa paume, elle rêvait de s’envoler avec les particules pour se frayer un chemin dans cette lueur confortable. La destination avait bien peu d’importance.

La jeune fille se releva pour atteindre son lit. Ses membres, ployant sous l’effort, lui rappelèrent douloureusement qu’elle ne s’enfuirait nulle part ce soir-là, pas avec ce poids pesant sur ses pieds potelés.

Depuis son traversin, elle put apercevoir la brume s’effilocher sur les cimes des grands hêtres. Elle lui trouva une allure merveilleusement lugubre et se rendit à la fenêtre en caressant la froideur du bois de ses pieds nus. En quelques secondes la fragile vapeur se mua en épaisses vagues se déversant dans les jardins, les ornant d’un blanc laiteux.

Elle déchira un morceau de papier et, après avoir griffonné gauchement quelques phrases, ouvrit sa fenêtre pour jeter en contrebas le billet froissé. La fumée l’engloutit silencieusement. Elle resta là quelques instants, accoudée à la rambarde brune. Elle se trouva bien idiote d’avoir cru, le temps d’un frisson, qu’un vœu offert à la nuit ferait une différence.

Elle revoyait les yeux de sa mère, emplis de honte, dès qu’un quelconque mets franchissait la barrière de ses lèvres.
« Ne faut-il pas se nourrir ? N’est-ce pas ce qu’elle m’a appris ?»

Son père lui avait un jour dit qu’aucun garçon ne voudrait de son corps si elle continuait à prendre du poids.
« Je ne comprends pas... Après tout cela ferait juste un petit peu plus de moi. »

Harassée de solitude, elle se fondit dans les draps pailletés. C’est seulement plus tard, entre deux sommeils, qu’elle aurait pu entendre la brume à sa fenêtre murmurer des paroles doucereuses.

« Celle qui, un jour, fut adulée de tous, ne possédait à présent que guenilles. Elle traînait son âme en peine le long de ces bois, effrayant les mômes et repoussants les hommes. Son corps, autrefois svelte et désirable, avait rondi au point qu’elle ne reconnaissait que difficilement son reflet dans les cours d’eau environnants. »

Lucy, entremêlée dans les couches de tissus, s’était déjà égarée au pays des songes. Le décor était en place, une simple cour de récréation et quelques gamins en fond qui, peu à peu, se rapprochaient, intrigués. Le temps d’un battement de cœur, un cercle s’était formé autour d’elle. Ils attendaient. Tous voulaient savoir ce que « la grosse » aller avaler aujourd’hui pour devenir « encore plus énorme ».

« La pluie s’abattit si violemment ce jour-là que les terres en portent encore les marques. La princesse déchue implora les occupants du château le plus proche de la laisser y entrer pour s’abriter, elle qui n’avait ni nourriture, ni foyer. Un cuisinier, touché par la misère de la pauvre femme, l’autorisa à pénétrer la citadelle. Pour remercier son sauveur, l’infortunée s’échina à lui préparer une potée de légumes frais. Véritablement épaté par le talent culinaire de cette dernière et ne pouvant en croire ses papilles, il lui proposa de l’épauler dans son travail. Le château n’eut jamais connu de temps plus heureux que ceux-là, les nobles venaient des royaumes les plus éloignés pour goûter à ces mets, maintenant si réputés.

Durant les mois qui suivirent, tout ne fut qu’opulence. Le roi accorda une audience privée à cette jeune faiseuse de miracles et la convia, en gage de sa gratitude, au bal organisé en l’honneur de son fils aîné. En proie aux démons de son royal passé, elle déclina l’invitation, prétextant que cet événement ne pourrait avoir lieu sans sa présence aux fourneaux. Une fois seule, elle pleura toutes les larmes que son corps avait retenues jusqu’alors. Son reflet dans la coiffeuse la conforta dans sa décision, un corset ne siérait plus à sa silhouette bouffie et ses escarpins ne pourraient contenir ses pieds gonflés : à quoi bon assister à ce bal si elle y faisait office de bouffon.

Elle avait déjà rencontré le prince à son arrivée au château, ce dernier était un jeune homme aventureux, d’une beauté enivrante. Lassé par ses royales obligations, il arpentait les cuisines et pouvait passer des heures à la contempler dans sa besogne. Ils avaient déblatéré des jours entiers sur la tenue de ses soufflés, les conflits politiques et débattus des tracas du quotidien. Elle n’osait pourtant s’avouer son amour pour lui. Un homme comme celui-ci se marie à des princesses aux jambes fuselées, qui n’ont pas honte, une fois dans l’intimité, d’assumer leur nudité. Et, pour cette simple raison, elle ne pouvait se rendre à ce bal si convoité, ne supportant pas l’idée de voir plus gracieuse qu’elle minauder autour de son désiré. »

La brume prit une teinte dorée et pénétra dans la chambre en se répandant vulgairement sur le parquet. Un halo flavescent envahit la pièce et, de ses bras blonds, l’embrun recouvrit la petite d’un nuage douillet.

« Le soir du bal tant attendu, notre cuisinière se mura dans sa tanière. Voletant entre les miches de pains, les champignons en pâté et les topinambours assaisonnés, elle ne s’accorda pas un instant pour souffler. Elle s’affaira la nuit durant sans se douter un seul instant que, là-haut, son aimé se trouvait bien lassé de ce défilé de poules enfarinées. »

L’adolescente fut réveillée par la douceur d’une peau caressant la sienne et, une fois ses esprits repris, elle posa son regard sur le bouquet que l’on venait tout juste de glisser entre ses doigts sertis de diamants. Les pivoines aux nuances suavement roses, à peines violettes, exhalaient des arômes printaniers. Devant elle, une allée d’arceaux enrubannés de lierre menait à un autel de marbre blanc. Des milliers de personnages étrangement vêtus étaient attroupés autour du sentier, la détaillant avec un engouement qu’elle ne connaissait pas. Et comme si, soudainement, tout cela avait un sens, elle se dirigea vers celui qui semblait l’attendre, un sourire aimant sur ses lèvres délicates et une couronne flamboyante surplombant son visage divin.

Elle, ne semblait plus fanée mais resplendissante dans sa soie et sa dentelle si bien ajustée. Chaque kilo qu’elle avait tant su haïr importait bien peu à présent. Elle dansait dans ces cieux emplis d’amour et de respect, l’air guidant chacun de ses pas au rythme des cuivres de l’orchestre royal. Elle n’avait plus rien à craindre de la vie, à présent tout irais pour le mieux.

A l’aube, les premiers rayons du soleil tentèrent de réchauffer, en vain, le corps inanimé de Lucy. En cette matinée d’hiver, elle n'avait jamais semblé si paisible, radieuse et sereine. La brume d’or se retira de la petite silhouette éteinte. Elle y déposa tendrement un chétif morceau de papier chiffonné sur lequel on pouvait deviner quelques mots crayonnés.

« J’ai mal. Prends ma peine. Prends ma peur. »

PRIX

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Virgo34 · il y a
Un beau texte plein d'émotion et empreint de poésie aux allures de conte. J'ai bien aimé.
Je vous invite "A l'horizon rouge" en finale du Prix lunaire. Merci.

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Yoann Bruyères · il y a
J'ai cru à une histoire un peu prévisible, mais la chute a finalement terminé ce texte en beauté. Le style qui est très typé "conte" n'est pas ce que je préfère mais il se prête vraiment bien à cet univers, il a la légèreté nécessaire pour adoucir la fin. C'est très réussi !
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Zena · il y a
Un très beau texte, je suis déçue de ne pas l'avoir découvert avant, mais ravie d'avoir quand même pu le lire ! Bravo ! :)
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Adonis · il y a
Très belle invitation au voyage Bettie. .
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JigoKu Kokoro · il y a
Bonjour Bettie ( ^_^)
Sous ces allures de conte magique tragique, il y a là aussi une idée de fond très intéressante. Comme votre précédent texte, je retrouve donc imaginaire et sujet de société entremêlé et j'apprécie beaucoup. La narration est intelligente dans le sens qu'elle ne traine pas en permanence dans le "pathos" et montre une vie semblable à tout un chacun avec ses joies, ses peines, ses moments de chances et ses tragédies. Si je devais porter une critique c'est sur le style en général qui, même s'il est agréable à lire, est parfois alourdit par des tournures qui se veulent riches mais sont inutiles. Il en va de même pour certaines images comme "cumulus" dans la première phrase à la place de "nuage" qui n'apporte pas grand chose. C'est un peu dommage car parfois l'abondance de tournure et d'image crée un décalage dans la lecture et on est obligé de relire pour être sûr de ne pas être passé à coté de quelque chose. Pour finir, la fin, bien que tragique, est magnifique en soit.
Au plaisir ( ^_^)

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Bettie · il y a
Merci beaucoup pour cette critique, comme d'habitude, super encourageante et constructive ;) !
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Brocéliande · il y a
Désolée de l'avoir pas lu avant ..c'est juste ce que j'aime , des émotions en pagaille ..des larmes douces des moments fragiles des émois jolis...alors bravo ...et ..et continuez ...votre plume est belle
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Bettie · il y a
Merci Brocéliande pour ce commentaire qui m'encourage à continuer :) à très bientôt !
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Brocéliande · il y a
Mais oui il faut pas s'arrêter ...Belle journée Bettie et à bientôt
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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Juliette Evans · il y a
C'est magnifique aussi bien le scénario si triste mais si beau que le style. Bravo à toi pour cette belle et triste histoire. Enfin je ne sais pas si on peut dire qu'elle est triste car au final Lucy est heureuse et son voeux ce réalise. C'est une histoire inclassable joyeuse et triste à la joie. Encore bravo.
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Bettie · il y a
Merci Juliette pour ce commentaire encourageant :) ne t'en fais pas pour Lucy, elle est dans son monde et, pour elle, c'est un monde bien meilleur.
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Rtt · il y a
Comme c'est beau et triste pourtant, mais beau!
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Bettie · il y a
Merci beaucoup Rtt :)
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Fred Panassac · il y a
Une évocation poignante et poétique d'un drame hélas trop fréquent, la chute est aussi inattendue que tragique. Bravo Bettie.
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Bettie · il y a
Merci beaucoup Fred pour ce commentaire si encourageant !
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