La preuve

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L'idée d'écrire remonte à l'âge de 10 ans. D'abord, un hebdomadaire, que j'envoyais à mes sœurs. J'y racontais des anecdotes désopilantes, histoire d'oublier la distance qui nous séparait à  [+]

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Personne ne l’avait cru, pas même Lucie, sa mère, quand Théon affirmait qu’il avait aperçu en plein jour Martin sur le parking du cimetière, alors que celui-ci ne quittait jamais sa caravane. Martin, c’était le prénom que les gens du village avaient donné au sans-papier ; personne ne savait d’où il venait, ni les gendarmes ni le maire. Aucun nom possible à rattacher à cette ombre, aucune famille.

Il vivait seul dans une vieille caravane, en bas du vignoble du grand-père de Théon. Les promeneurs passaient devant sa bicoque avec une certaine crainte. Des histoires terribles couraient sur lui. Théon affirmait que Martin avait été abandonné par ses parents dans le massif du Mercantour, et qu’une meute de loups l’avait recueilli et élevé comme un des leurs. Le père de Théon répondait à son fils par un éclat de rire, ce qui signifiait que les histoires d’enfants élevés par des loups sont ce qu’elles sont : des histoires, rien de plus.

Théon participait aux vendanges cette année, pour la première fois. Son grand-père l’avait initié au maniement du sécateur, à choisir les grains mûrs et laisser les verjus.

— Papi ? Qu’est-ce qu’il fait Martin toute la journée ?
— Certains disent qu’il dort le jour et sort la nuit, pour voler les poules, incendier les fermes et enlever les enfants qui posent trop de questions.
— Pourquoi tu veux pas me répondre ?
— Parce que personne ne le sait.
— Et toi, tu aimerais savoir ?
— C’est bien d’être curieux dans la vie. Quand j’allais à l’école, le maître nous disait toujours que la curiosité était un vilain défaut, mais un défaut qui méritait d’être étudié. Et c’est pour ça que l’école existe : apprendre à être curieux en société, en respectant la vie des autres.
— Il te fait peur, Martin ?
— Il vit sa vie, et moi la mienne. Un jour, il est arrivé avec sa caravane, en bas de la vigne, sans que personne ne sache comment. Il ne parle pas. Il ne me gêne pas. Une fois par mois, je lui apporte une somme d’argent donnée par la commune dans une enveloppe, et j’ajoute une bouteille de vin. Ce qu’il en fait ne me regarde pas. Je parle de l’argent, parce que pour le vin, je lui fais confiance.

Le soir de cette première journée de vendange, alors que l’orage menaçait, que le ciel se chargeait d’une promesse de pluie, Théon voulut en savoir plus sur les activités supposées de l’énigmatique Martin.

Au milieu de la nuit, muni d’une lampe, Théon sortit discrètement de sa chambre, passa devant celle de ses parents sans faire de bruit, puis il descendit les escaliers marche après marche, avec à chaque pas, un léger frisson qui lui parcourait le dos. Une fois dehors, il se dirigea vers la vigne de son grand-père. Sur le chemin, guidé un instant par une lune ronde comme un visage de clown, Théon se demandait si sa curiosité n’était pas plus grosse que lui. Arrivé au sommet de la vigne, alors qu’il s’apprêtait à faire demi-tour, il entendit un bruit qui montait de la caravane. Des éclairs zébraient le ciel, illuminaient par intermittence les collines environnantes. La lune disparut subitement. Le craquement sinistre du tonnerre fit sursauter Théon, qui se jeta à terre, terrifié. Allongé sur le sol, il écartait les herbes pour mieux voir ce que le feu du ciel montrait en contrebas.

La porte de la caravane s’ouvrit, laissant échapper une faible lumière ; des ombres entraient à l’intérieur, marchaient comme des automates, la caravane semblait les avaler, une à une. La porte resta ouverte, légèrement balancée par le vent qui poussait les nuages devant une lune stroboscopique. Théon se redressa, puis lentement, à travers les rangées de vignes, descendit la pente, sans quitter des yeux la porte qui battait la mesure de ses pas. Il se dirigea à l’arrière de la caravane. Son cœur tapait si fort dans sa poitrine qu’il entendait à peine le bruit du tonnerre qui s’éloignait. Furtivement, il jeta un œil à l’intérieur par une petite fenêtre qu’un rideau masquait à peine. Ce qu’il allait voir dépassait l’entendement...

Théon marchait depuis cinq bonnes minutes, et il ne distinguait toujours pas la sortie. Plusieurs fois, il s’était arrêté, prêt à faire demi-tour et raconter à son père que la caravane cachait l’entrée d’un tunnel. Mais non, son père ne l’aurait pas cru, se serait moqué de lui. Il lui fallait une preuve, et cette preuve il pensait la trouver au bout de ce tunnel, éclairé par une lumière étrangement bleutée. Maintenant, plus il avançait, plus l’air semblait se refroidir, de la buée sortait de sa bouche quand il soufflait sur ses mains pour les réchauffer. Le tunnel s’élargissait, tournait sur la droite puis s’arrêtait devant une porte. Théon l’ouvrit et fut comme aspiré par un immense courant d’air glacial.

Des éclats bleutés giclaient du burin à chaque coup de marteau. L’homme assis sur un tabouret s’arrêta un instant, tourna la tête en direction de l’enfant qui venait d’arriver, puis reprit son délicat travail de sculpteur sur glace. Théon, recroquevillé, grelottait de froid ou de peur, il ne savait plus très bien. Il se trouvait dans une immense salle comme celle qu’il avait visitée avec ses parents à Versailles, mais sculptée dans la glace. Une table devant lui à perte de vue. Des convives attendaient, immobiles. Mais quand Théon osa jeter un œil sur celui qui lui faisait face, un hurlement de terreur lui déchira les tympans.

Le convive effrayé porta ses mains décharnées sur son visage en lambeaux et horrifié, regardait Théon. Un par un, des visages d’outre-tombe se tournaient vers celui qui semblait pétrifié par la peur, non pas Théon, mais ce corps décharné en état de sidération. Puis tous, comme un seul homme, se tournèrent vers Théon.

Martin posa son burin et son marteau, se leva de son tabouret et se tourna vers Théon qui semblait paralysé, incapable de réagir.

— Il ne faut pas leur en vouloir, il y a bien longtemps qu’ils ne font plus partie du monde des vivants. Il faut que je répare la porte de cette caravane. Elle a tendance à rester ouverte. Tu n’aurais pas dû être là. Hum, je vais devoir...
— Qu’est-ce que vous faites avec eux ? Vous aussi vous êtes mort ?
— Un peu vivant, un peu mort, un peu des deux. Ça dépend des jours et des nuits. Tu n’aurais pas dû venir ici. Il va falloir que...
— Ne me faites pas de mal. Je ne dirais rien à personne. De toute façon, on ne me croira pas. On ne me croit jamais, alors...
— Je vais d’abord servir mes invités.

Martin portait un immense plateau sur lequel il avait disposé des truites, des sandres, des brochets, découpés, sculptés dans la glace. À chaque coup de mâchoire, on entendait craquer, éclater sans savoir ce qui craquait ou éclatait, les os ou la glace.

— Je vais te poser une question, Théon.
— Vous me connaissez ?
— Est-ce que tout ceci provient de ton imagination ?
— ...
— Alors, ferme les yeux et rentre chez toi.

Lucie préparait le petit-déjeuner quand Théon sortit de sa chambre, et depuis le palier, il remarqua la lampe posée sur la table de la salle à manger, celle qu’il avait empruntée à son père, et un paquet recouvert de papier journal.

— J’ai trouvé la lampe de ton père sur la table du salon de jardin. Il n’aime pas quand on laisse traîner ses affaires dehors. Tu la rangeras dans remise, s’il te plaît. Il y avait ce paquet à côté. Il y a marqué dessus « À Théon, de la part de Martin ».

Tout en descendant les escaliers, Théon regardait sa mère en haussant les épaules

— Tu ne me caches rien, Théon ?
— Non, maman. C’est mon copain Martin. Je lui avais demandé de me prêter un truc.

De la fenêtre de la cuisine, Lucie regardait son fils partir en direction de la remise, la lampe et le paquet dans les mains. Elle ne lui connaissait pas de copain qui s’appelait Martin. Lucie se demandait si son fils ne commençait pas à se détacher d’elle, à devenir un homme.

Dans la remise, Théon soupesait le burin et le marteau ; alors un léger sourire écarta ses lèvres quand il lut au fond du paquet ces quelques mots : « La preuve que l’imaginaire existe, c’est qu’on peut le créer. »
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