La porte qui nous emporte tous

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Auréolées de brume, les torches pâlissaient. Le brouillard donnait à mon bourg familier une aura mystérieuse. Les gargouilles souriaient malicieusement et me toisaient avec une insolence qui était une grande première. Je pressentais d'ailleurs le clap de fin concernant ma petite personne. Soudain esseulé dans une ville dont les artères étaient pleines de monde à l'accoutumée, encore plus parfois aux heures les plus tardives, les enseignes ne craignaient ni le vent ni la pluie, figées comme des pierres tombales. Nulle auberge amène où me réfugier et je confondais les larmes avec les gouttes dégoulinant sur mon visage blafard.
Une odeur de poil mouillé empestant derrière moi, sensoriel indice, me signifia qu'une meute de loups était à mes trousses. Ce sentiment oppressant était accompagné par des vocalises lugubres résonnant en ricochets dans l'air. Mes jambes de grand échalas, échasses maladroites, étaient embarquées dans une course éperdue. Certes éperdue mais pas perdue car je disposais du privilège -avec une assurance heureuse loin d'être excessive pour la première fois- d'entrouvrir une autre porte.
L'imagination en propose une flopée à qui veut échapper aux cauchemars : les cauchemars célèbrent le mariage de la vie et de la mort. On meurt souvent dans nos cauchemars. Cependant nos paupières sont des persiennes filtrant l'aurore dès ses prémices. Dès le petit matin, c'est la résurrection.
Je crayonnais donc cérébralement une porte imaginaire : elle s'offrit à moi mais était parée d'un rouge écarlate comme si elle avait déjà essuyé avec frénésie les morsures et les griffes de mes odieux poursuivants. Il fallait me décider rapidement car le halètement des loups se rapprochait. La porte semblait m'appeler mais son érubescence inédite me la rendait pareille à celle des Enfers d'Hadès. Que ou qui se cachait derrière ce bois lacéré de toutes parts ? Ce bois qui tenait encore fièrement debout car il célébrait la noblesse et la robustesse du chêne ? Le Cerbère et je n'étais point Héraclès ? Il était vrai aussi -drôle de superstition, je le concède- que j'avais égrené des pièces de mon escarcelle percée dans ma fuite : amende honorable pour Charon jouant au Petit Poucet ?
Il était futile de tergiverser plus longtemps car la meute étaient là maintenant, formant un demi-cercle imperméable à toute esquive, mais immobile bien que grognant tel un orchestre que la pleine lune paraissait mener à la baguette.
Je décidais donc de pousser la lourde porte et là les loups fusèrent pour s'engouffrer avec moi dans l'inconnu. Je n'ai pas eu le temps de refermer cette dernière car le premier pas que je pensais poser sur un pavé, de l'herbe, ou dans un soupçon d'eau, me précipita dans l'abîme. La porte ne se referma pas cette fois sur mon cauchemar mais l'emporta avec moi. Elle devint cauchemar également pour les loups qui partagèrent le même funeste destin. Une chute interminable commençait. Mes chasseurs trop instinctifs étaient désormais mes compagnons d'infortune. Ils héritaient de la condition humaine comme dernier repas. J'étais sûr de deux choses : nombreux furent ceux qui expirèrent avant moi et surnuméraires furent ceux qui tremblèrent plus que moi. Je savais que j'étais passé, par l'intermédiaire fourbe de cette porte ensanglantée, d'un cauchemar nocturne au cauchemar ultime : celui de la chute, que nous pouvons appeler sans hésiter, éternité. Une éternité qui ne véhicule que le néant.
Le néant, mes amis, oui le néant. Ainsi, la mort aussi peut se vanter d'exceller dans l'art abstrait. Un point rouge sur une immense toile pour signifier la porte et pour le reste un blanc immaculé et pourtant nous sommes des milliards de défunts, vassaux abyssaux de la faux, se frôlant tout en étant invisibles les uns aux autres. La vie est une succession de chutes dont l'on se relève souvent -c'est la base même de tout apprentissage- mais la dernière dure éternellement.
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Ozias Eleke · il y a
Superbe! J'ai aimé.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

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Christopher Olivier · il y a
belle nouvelle
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Marie-Françoise · il y a
Très beau style vraiment j’ai été emportée. Bravo mon soutien total
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JAC B · il y a
"Une éternité qui ne véhicule que le néant."c'est vraiment à méditer ! Comme d'hab, c'est super bien écrit et quand le fond rejoint la forme, le lecteur y trouve son compte. J'y ai trouvé le mien, merci Eric.
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Skimo · il y a
Une lecture certes complexe, mais qui pousse à la réflexion.
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Laetitia Gand · il y a
Effectivement la porte m'a emporté et j'ai voté pour qu'elle emporte encore d'autres lecteurs. Mes voix +5. Je suis aussi dans la compétition avec ma Porte 669 mais celle-là intrigue...
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Gilles Léger · il y a
Toutes mes voix Eric. Pardon de ne pas être présent très souvent. En même temps j'ai cette impression que Short m'a oublié également. Bonne continuation à vous.
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Pierre Toledano · il y a
Un très beau "passage". Mes voix.
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Jeanne · il y a
Et je pousse de nouveau la porte qui s’ouvre sur un charmant petit bourg nimbé d’un voile de brume et brouillard, une composition de texte pour laquelle j’avais été agréablement surprise comme indiqué précédemment sur ma page.
Nous voici projetés au seuil d’une porte imaginaire, plongés au cœur d’un voyage immobile entre rêves et cauchemars qui nous entraîne jusqu’au bout de la nuit, jusqu’au bout du chemin. Et l’on suit le narrateur le long d’un fil conducteur, un cheminement de pensée, une réflexion philo-métaphysique qui pose question sur l’arrêt de vie, le passage dans l’au-delà en une chute sans fin menant vers le néant, un trou béant, un vide intersidéral ou bien alors une continuité, un continuum de pensées… Un point d’interrogation qui reste en suspension et fera bientôt l’objet d’un nouveau sujet sur ma page. Un récit fort bien écrit, empreint de poésie, un thème traité en douceur, un univers qui m’a happée, une porte universelle que nous franchirons, qui nous emportera toutes et tous un jour ou l’autre… le plus tard possible est le mieux. Un aller sans retour pour l’infini, de l’infiniment petit vers l’infiniment grand et vice versa en un ballet incessant de poussières d’étoiles. Un bouquet de cœurs et tous mes vœux Eric pour la suite des événements.

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M. Iraje · il y a
Une porte qui m'aura emporté, en finale. Bravo !