4
min

La porte invisible

Image de André Page

André Page

285 lectures

304

L’Italien ralentit le pas et s’épongea le front. Il avait marché une nuit et un jour, franchi crêtes et vallons bien cachés au cœur de l’immense forêt, avant de parvenir par hasard en cet étrange endroit. Ses chaussures étaient lourdes et son sac bien léger contenait tout ce qu’il possédait. Il s’arrêta enfin et écarquilla les yeux. Au fond d’une petite vallée très encaissée, coulaient curieusement en sens inverse deux petites rivières. L’une aux ténébreux flots noirs s’écoulait vers l’ouest, l’autre aux eaux blanches d’écume coulait, elle, vers l’est. Entre les deux se dressait une haute tour de pierre grise. Elle paraissait plus vieille que le temps d’avant, et même que le temps d’après.

Gino but goulument le fond de sa gourde, regard figé sur la tour. Son cœur s’était mis à battre plus vite, comme savent si bien le faire les cœurs quand un vent trop fort en nous s’en vient tout à coup brasser toutes nos eaux intérieures. Irrésistiblement attiré par l’antique édifice, il repartit d’un bon pas le sac accroché à une seule épaule, tel quelqu’un qui serait arrivé en fin de toute destination. Il traversa la rivière noire en équilibre sur le tronc d’un gros chêne abattu sans cesser de fixer l’énigmatique bâtiment. Les flots bouillonnaient de toute leur fureur sous lui, mais son pas sûr et droit comme l’arbre qui le soutenait l’emporta au-delà du danger.

Il rejoignit en quelques enjambées le bord de la rivière blanche. Il comprit qu’il devait la traverser aussi, car un léger coude la faisait border la première rivière, au point de doucement venir la frôler, sans toutefois venir s’y perdre. Elle s’écoulait sans un bruit et ses flots d’écume muette et pâle subjuguèrent un instant le jeune homme, le faisant quitter la tour des yeux. Il les leva à nouveau et découvrit une échelle de lianes suspendue au-dessus des eaux. Sans hésiter une seconde, il ajusta mieux son sac et s’élança sur l’échelle au-dessus du coude de liquide laiteux, qui, en se balançant, le déposa presque au pied de la tour grise et solitaire. Sans savoir bien dire pourquoi, il venait de comprendre ou plutôt de ressentir que ce torrent était sans aucun doute le plus dangereux des deux. Peut-être par son silence mortel, peut-être par sa blancheur dont le reflet avait un court instant ébloui et effacé une petite parcelle de son âme. Il frissonna d’horreur en songeant qu’il avait bien failli lâcher la longue échelle descendue des futaies et se mit à examiner la tour. Il était épuisé et toute la fatigue de son si long chemin sembla l’accabler soudain.

Elle était haute et grise, et il sut qu’il l’avait toujours connue, sans jamais l’avoir vue. Il sourit tristement, car il ne savait plus que sourire tristement. Il fit trois pas en avant, car il ne savait plus faire que trois pas en avant. Une voix résonna en lui, qui n’avait plus la force de raisonner.

— Entre donc dans la tour !

La rivière blanche passait au ras du bâtiment à gauche, la noire au ras de celui-ci à sa droite. Il n’y avait pas de porte, et les pierres étaient si bien assemblées entre elles qu’aucune escalade ne paraissait réalisable. La façade était aussi lisse et douce qu’une âme pure.

— Il n’y a pas de porte, comment pourrais-je donc entrer...

La voix n’était pas une voix, elle était un murmure, épais comme une armure, un murmure solide, comme un mur gris et haut. Elle retentit à nouveau en lui.

— Regarde mieux... regarder mieux, ça veut dire tout simplement regarder.
— Je regarde, mais ne vois pas de porte... pourtant je sens qu’il y en a une...
— C’est normal que tu le sentes, reprit la voix intérieure qui s’insinuait comme une clé dans son âme. La porte est en toi.

L’Italien ressentit une sorte de vertige. Les vertiges mènent à la vie comme ils peuvent mener à la mort. Ils sont la source des plus grands basculements, extérieurs aussi bien qu’intérieurs, mais le vent seul le sait, qui pousse inlassablement devant lui les corps comme les esprits. Le jeune homme se retrouva en un instant à l’intérieur de la tour. Des toiles d’araignées pendaient de toutes parts, mais il n’y avait pas d’araignées visibles et c’était le plus effrayant.

— J’ai froid, j’ai peur... je suis entré dans la tour... il y a une table, un cahier, un crayon... Mais je ne suis que terreur et froid, qu’effroi...
— Cette fois, tu as marché assez loin pour arriver enfin près de toi et jusqu’à l’intérieur de toi, mais tu as peur, car tu ne te connais pas. Tout ce que l’on ne connait pas n’apporte qu’indicible peur, tremblements en soi plus forts que tremblements de terre, nuit qui glace en un instant nos vastes territoires intérieurs... L’horreur est en soi, l’horreur est en toi, n’oublie jamais ça.

Gino ne se répondit pas, car les réponses parfois rebondissent tellement en nous qu’elles ne provoquent plus que de sombres impacts répercutés à l’infini en rebord de conscience, et se transforment d’elles-mêmes tout de suite en questions, en multiples questions. Il fit trois pas en direction de la table, mais ne s’en rapprocha pas. Il frissonna à nouveau et observa les toiles d’araignées sans plus de succès. Quand il baissa les yeux, la table était devant lui, et il sentit qu’elle y avait toujours été. Ses mains se mirent à trembler.

— Écris...

Il saisit le crayon rouge posé à côté du cahier, et écrivit quelques vagues mots noirs... « Je suis là et n’y suis pas » et sursauta aussitôt.

— Mais... ce n’est pas mon écriture ! Qui suis-je donc...
— L’horreur est en toi comme elle est en chaque homme et chaque femme. Nul ne se connait, songe que ce que font les autres, les pires d’entre eux, tu serais capable de le faire toi aussi, en certaines circonstances.
— Moi ? Certainement pas, non...
— Tu sais bien que j’ai raison, puisque je suis ta voix intérieure... je te sais, mais tu ne sais pas ma nature... je viens de loin, de si loin... j’ai marché avec toi comme marchent les voix, d’écho en écho, de nuit en nuit et je me nourris de ta propre obscurité, de tes incertitudes. Je suis ton passé, ton présent et ton avenir, et je résonne en toi pour réveiller tes peurs. Écris...

L’Italien écrivit trois lignes, trois lignes seulement, puis recula de trois pas, mais la table le suivit.

— Ne recule pas, tu ne pourrais t’enfuir. Tu es la tour elle-même, cette haute tour grise placée entre une rivière blanche et une rivière noire, jusqu’à la fin de ton temps. Tu es la table, le cahier, le crayon. Tu es le bien et le mal à la fois, tu es un homme, tu le sais à présent. Écris.

Gino écrivit longtemps, longtemps, sa barbe poussa et ses cheveux poussèrent, le crayon ne s’usait jamais. Il ne vit jamais aucune araignée, car il écrivit un jour qu’il n’y avait pas d’araignées, et les toiles tombèrent instantanément en fine poussière sur le sol. Il resta toujours entre la rivière noire et la rivière blanche, et il était la haute tour grise, et aussi le chemin qui l’avait enfin mené jusqu’à lui.

PRIX

Image de 2019

Thème

Image de Très très court
304

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Anne Marie Menras
Anne Marie Menras · il y a
Une tour sans porte. Une tour qui est vous-même. Le récit très original de votre quête intérieure. Une toute petite voix puisque j'arrive bien après la finale. Désolée pour ce retard dans mes lectures.
·
Image de Atoutva
Atoutva · il y a
Un voyage intérieur hallucinant. qui suis-je ? Peut-être l'écrit peut répondre à la question. Toutes mes voix.
·
Image de André Page
André Page · il y a
Il faut parfois écrire longtemps, marcher longtemps...Merci beaucoup Atoutva :)
·
Image de Odile
Odile · il y a
On sort d'halloween, on sort de la mort, on sort de la cavale, et on ouvre une porte fantôme. J'ai beaucoup aimé et ce récit va au-delà d'un concours éphémère. Mes quatre voix, et on ne sait jusqu'où elles vous porteront
·
Image de André Page
André Page · il y a
Merci beaucoup, Odile, c'est gentil. :)
·
Image de Emsie
Emsie · il y a
Une parabole qui sonne particulièrement juste. Très belle déclinaison du thème, André. Toutes mes voix…
·
Image de André Page
André Page · il y a
Merci, Emsie, écrite dans un gîte en pleine montagne, après une randonnée de trois heures sous la pluie et les arcs-en-ciels, et tout en mangeant une raclette, c'était déjà hautement improbable d'arriver au bout d'une histoire :)
·
Image de Emsie
Emsie · il y a
Oh là là, ça fait rêver !!! Peut-être un jour qqn organisera-t-il des randos-ateliers d'écriture. Moi, je signe tout de suite 😀
·
Image de Cristo
Cristo · il y a
mes 5 voix n'ont pas été rentrées les voici
·
Image de Caps17
Caps17 · il y a
Se connaît-on jamais vraiment ?
Là est la question !

·
Image de Madeleine Duval
Madeleine Duval · il y a
Quelle description
Quelle intrigue pour ce voyzge
Plus 5

·
Image de André Page
André Page · il y a
Merci beaucoup Madeleine :)
·
Image de jc jr
jc jr · il y a
Gino a du atteindre le but de sa vie, puisqu'il na pas dessiné de porte pour ressortir.Une belle description de l'âme humaine dans toute sa liberté et son ambivalence. C'est l'heure du bilan soumis au juge intraitable que nous sommes. +5
·
Image de coquelicot Coquelicot
coquelicot Coquelicot · il y a
une magnifique description de son moi intérieur. De sa recherche d'identité qui peut durer toute une vie. Mes voix
·
Image de Marie Lacroix-Pesce
Marie Lacroix-Pesce · il y a
+5 pour ce voyage au plus secret de l'intime.
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur