La porte intérieure

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Jean de La Lune est mon pseudo qui me colle à la peau depuis l'enfance. Conteur, et nouvelliste j'ai écrit mon premier livre "Dream Time". ce livre à compte d'auteur embarque le lecteur dans un  [+]

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Elle le devina plus qu’elle ne le vit. Dans son dos la présence de l’inconnu alerta ses narines. Une odeur fade et forte rôdait autour d’elle. Non qu’elle eût peur à la porte de cette soirée privée, entourée qu’elle était de la foule des grands soirs, mais elle sût dans l’instant sa soumission. Une porte venait de s’ouvrir en elle qui ne se refermerait plus. Natacha se retourna comme une bête traquée, les yeux luisants, visage figée et bouche entrouverte. Elle prit pour un coup de foudre le frisson qui parcourut son échine.
La rue mal éclairée le désigna tout de gris vêtu, avec la frange blanche du col d’une chemise défraîchie. L’homme avait ces yeux de carnassiers dont la fixité terrifie leur proie. Sans fuir, sans combattre la belle Natacha ne put résister. Par la porte de sa conscience il envahissait déjà son propre univers. Le bel animal le savait qui découvrit dans un sourire ses dents féroces de vainqueur.
Elle s’interrogea à peine «Quel est ce sauvage qui ose venir au château de Versailles à la grande fête d’Halloween !» Sans prévenir il lui saisit la main comme un chat dégaine ses griffes. Il passa la haute grille d’entrée avec Natacha à son bras avec une telle assurance que les vigiles s’écartèrent, le prenant pour le maître du château. Nulle porte ne lui résistait. Le gravier de l’allée criait, mastiqué sous leurs pas. A sa suite, une horde de convives aussi dépenaillés s’engouffra dans le grand salon de réception tenant lieu de salle de bal. Couronné de la touffe hirsute de cheveux chafouins, le visage mal rasé en lame de couteau, il ne se retournait plus sur elle. Seules, ses narines relevées la flairaient à la manière des loups garous. L’homme faisait comme s’il était chez lui. Et c’est vrai que les invités le saluaient sans qu’il sourie ou s’incline. Tout le monde semblait le connaître, ce qui mit Natacha mal à l’aise. Les yeux des femmes glissaient du maître jusqu’à elle pour jauger la nouvelle conquête. Leurs regards baissés remontaient la pente de ses jambes détaillant sa tenue avec un air de dépit jaloux traînant sur leurs lèvres retroussées. Natacha se rendit compte que leurs regards s’arrêtaient, hypnotisés par son manteau en fourrure d’Astrakhan. Leurs pupilles se dilataient sous l’effet d’un désir étrange et inhumain.
Natacha se méprit et crût que la foule les tint pour dépareillés. Elle si belle et raffinée et lui si sale et mal habillé Quel étrange couple faisait-il ! Natacha ne connaissait ni le son de sa voix ni son prénom mais se mit en tête de l’appeler «Ma bête». Cette pensée la fit rire tout haut. Donner du tutoiement et de l’affection à cet inconnu qui lui faisait peur et l’aiguillonnait tout à la fois relevait de l’absurde. Le monde alentour s’effraya de ce rire à tel point que la bête la regarda. Il tenait toujours sa main et poursuivit alors son avantage. Il l’attira à lui comme une évidence et la mordit plutôt qu’il ne l’embrassa. Un goût de sang se répandit dans la bouche de Natacha. Au lieu de s’excuser, la bête se mit à rire d’un grand ricanement d’hyène. Apeurée mais sous le charme, Natacha ne se démonta pas et de victime passa meurtrière en déchirant de ses dents les lèvres du saigneur. Celui-ci cria de surprise, et elle partit la bouche barbouillée de sang d’un grand éclat de rire. Personne n’avait bougé ! Les deux adversaires se regardèrent en se jaugeant et juste après bondirent l’un sur l’autre. A bouche que veux-tu, le couple s’unit, chacun dévorant l’autre, fouillant ses lèvres avides du sang de l’autre. Elle appréciait cette étreinte et lacéra à son tour le dos de son amant. Enhardie, elle osa : «Ma bête ! Dites-moi des horreurs.» Pour toutes réponses, elle entendit pour la première fois la raucité de sa voix. Venu du plus profond de sa gorge, cette expression de la satisfaction du mâle affamée fut agréable à ses oreilles. Un deuxième frisson domina ses sens. Elle ferma les yeux, tremblante. La peur à ce pouvoir érotique supérieur à l’amour car unique et tellurique à la fois telle une porte ouverte sur tous les possibles. Et dans cet instant, la peur la possédait toute.
Mais plus qu’elle, la foule interlope s’excitait de voir leur roi dévoré par sa femelle. Elle grondait et s’agitait tel un monstre multiple et veule à la fois. Le cercle se refermait sur eux, comme des groupies autour de leurs idoles. Elle prit peur et se serra contre son maître qui n’en avait cure. Elle sentit l’effroi de leurs mains sur elle. Leurs doigts s’agrippaient plus qu’ils ne caressaient sa fourrure. La belle se débattit mais eux aussi avaient soif de sang comme leur dieu. Le manteau glissa de ses épaules et la découvrit entièrement nue. Le frisson de la panique l’envahit toute entière. Comme l’amour, elle vous prend et vous sort de vous. D’elle, sortit le hurlement sauvage de la bête qui va mourir. Toute la foule rentra en elle par la plus intime des portes, celle intérieure et béante de l’esprit. ! Blanche biche sous la lune muette, la foule se jeta sur elle et la dévora de baisers sanglants.
Les mains se mirent à les porter à bout de bras, tous deux enlacés dans la mort presque en triomphe. Et dans de grands cris de rire animal, la foule emmena au cimetière ses élus, dansant et s’aimant sur leurs tombes pour faire fuir la peur de mourir à la fête d’Halloween.

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