La porte du passé

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Channing nous dit qu'une anecdote nous en apprend plus sur une femme qu'un volume de biographie. Voilà la mienne  [+]

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Les déménageurs avaient déjà vidé la moitié du camion lorsque Manon se décida à sortir de sa nouvelle demeure. Elle avait si bien dormi qu'elle n'avait pas vu le temps passer et la matinée était déjà bien avancée. Heureusement, le soleil la mettait de bonne humeur et on disait qu'il fallait en profiter car il se faisait rare dans cette partie de la France. Tout sourire, elle salua les camionneurs et s'empara d'un carton posé dans l'allée. Elle se sentait particulièrement motivée aujourd'hui, comme si le monde lui appartenait.
Tout lui réussissait. Elle venait de fêter ses 27 ans et était déjà destinée à une carrière prometteuse dans cette petite ville de l'Est de la France. Elle venait d'y acheter une maison charmante mais qui avait besoin d'un coup de pinceau. Si sa mère avait été là, elle lui aurait sans doute rappelé qu'elle devrait ajouter à cette liste un gentil mari. Mais Manon ne ressentait pas le besoin d'un homme dans sa vie pour combler son bonheur. Elle se débrouillait parfaitement bien seule. Et puis, elle ne croyait pas du tout à ces bêtises sur le grand amour.

Il lui restait encore quatre jours avant de commencer son nouveau travail, aussi décida-t-elle de les passer à visiter la ville et à restaurer son nouveau chez-elle. Comme elle était arrivée la veille, elle n'avait guère eu le temps d'en fouiller les moindres recoins. Elle passa la matinée à faire des allers retours entre le camion et son hall d'entrée et l'après-midi à vider ses cartons.
A la fin de la journée, il ne lui restait plus que de vieilles boîtes de souvenirs et des cartons plein d'objets inutiles que lui avaient donnés sa mère. «Heureusement, j'ai un grenier» soupira-t-elle. Elle arriva essoufflée en haut des 37 marches et coinça les cartons entre son genou et son menton pour pouvoir sortir la clé de sa poche. La porte s'ouvrit dans un claquement sourd et Manon laissa négligemment tomber ses paquets sur le vieux plancher de bois rongé. D'un rapide coup d'oeil, elle balaya la pièce du regard et constata que les anciens propriétaires avaient laissé quelques affaires. Manon s'assit sur un de ses cartons et ouvrit une malle en bois poussiéreuse. A l'intérieur, des dizaines d'objets étaient entassés en désordre comme des déchets. Parmi eux, elle trouva un vieux poudrier doré, une broche en perle démodée, une montre à gousset cassée et une photo d'une jolie jeune fille en robe jaune, qui posait bien sagement assise sur une chaise, le sourire aux lèvres.
Lorsqu'elle se leva pour rejoindre la sortie, quelque chose attira son attention. A l'autre extrémité de la pièce se trouvait une porte qui, selon elle, devait donner sur le côté sud. Elle ne l'avait pas vue tout de suite et pourtant, maintenant qu'elle savait qu'elle était là, elle ne pouvait en détacher ses yeux.
«Une porte dans le grenier qui ne peut donner sur rien sinon sur le vide, au dessus du jardin... Je me demande bien quel est l'architecte qui a pu construire une telle absurdité.» Pour confirmer sa théorie, elle se dirigea vers la porte et tira sur la poignée. «De toute façon, elle est fermée à clé».

Cette nuit-là, Manon ne ferma pas l'oeil. Quelque chose la troublait. Elle se sentait ridicule et pourtant, elle n'arrêtait pas de penser à cette mystérieuse porte. Les jours suivants, elle décida malgré tout d'interroger les habitants.
En recoupant les témoignages du boulanger, du plombier et du vieux jardinier, elle apprit que quelques dizaines d'années auparavant, une autre maison était accolée à la sienne. Comme des maisons mitoyennes. Et cette porte reliait les deux greniers. Les maisons étaient symétriques comme si la porte était un miroir.
«Et les deux enfants, la petite Louise et le petit Jean, ils se rejoignaient chaque soir par cette porte.
- Que s'est-il passé ? Je ne vois aucune trace de l'autre maison...
- Oh, c'est une bien triste histoire... Plus ils grandissaient, plus ils s'aimaient, sans que personne n'y fasse attention. Mais un jour, le jeune garçon n'est plus passé par la porte. Il est mort, vous savez... Suicide. Comme c'est tragique. Je m'en souviens comme si c'était hier. Les parents étaient anéantis. Il avait un jeune frère aussi. Il parait que ça l'a traumatisé. Depuis, il ne parle plus. Et puis quelques temps après, ils ont déménagé et la maison a été démolie. La petite, elle a disparu quelques jours après la mort de Jean.
- Vous voulez dire qu'elle se serait enfuie ?
- Certains disent qu'elle était en hôpital psychiatrique. Je suis pas sur d'y croire. Mais c'est certain qu'elle ne devait plus supporter le chagrin, cette pauvre petite... On l'entendait depuis la rue. Elle arrêtait pas de crier comme une possédée. Elle a peut être décider de recommencer sa vie ailleurs, ça ou alors elle s'est suicidée, elle aussi, comme Roméo et Juliette...

Elle avait eu sa réponse, elle pouvait désormais passer à autre chose. Mais un jour qu'elle fit tomber sa bague sous le vieux meuble de l'entrée, elle trouva une clé usée et il ne lui fallut pas plus de quelques secondes pour que l'idée germe dans sa tête. D'un pas résolu, elle se dirigea vers le grenier et fit face à cette satanée porte. Hésitante, elle resta quelques minutes plantée là à la fixer, et se trouvant ridicule, revint sur ses pas en ricanant. Elle s'arrêta malgré tout à l'orée de la pièce et fit volte-face. Elle savait qu'elle n'y trouverait rien d'autre que le vide, si tant est que cette clé soit la bonne, et pourtant, elle ne pouvait réfréner sa furieuse curiosité. Lentement, elle inséra la clé dans la serrure et la tourna jusqu'à entendre le cliquetis caractéristique du loquet qui s'ouvre.
Ses yeux s'écarquillèrent tant ce qu'elle y vit, ou plutôt ce qu'elle n'y vit pas, la troubla au plus haut point. Pas de vide. Pas de jardin. Seulement un autre grenier, identique au sien, quoique défraîchi et poussiéreux. Elle fit quelques pas pour s'assurer que ce n'était pas un mirage. Un miroir sur pied lui renvoyait son image mais sa tenue avait changé. A la place de son jean et de son débardeur blanc, elle portait une robe d'un jaune sale des années 40. Cette robe lui disait vaguement quelque chose. D'ailleurs, à bien y regarder, ce n'était pas son visage qu'elle voyait, mais celui de la jeune fille de la photo. Elle devait complètement planer. Deux chaises entouraient une caisse en bois retournée où trônait un vieux journal quotidien jauni. Manon le saisit et frémit d'horreur. La une du journal, daté du 10 juin 1948, affichait la photo d'un jeune homme ainsi que le gros titre «un adolescent se suicide dans des circonstances atroces». Ça y est, elle comprenait... Prise de panique, elle voulut rebrousser chemin mais la porte avait disparu.
C'est alors que son reflet dans le miroir reprit son apparence habituelle, mais sans pour autant obéir aux gestes de Manon, comme si c'était une entité propre. Sa terreur se fit plus dense encore. Soudain, l'autre se fendit d'un sourire qui n'était pas le sien, un sourire cruel. Malfaisant. Celle-ci lui tourna le dos et disparut, laissant Manon seule dans ce grenier, à tout jamais... La voilà qui était piégée en 1948!
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M. Iraje · il y a
J'ai poussé la porte un peu tard, mais je l'ai poussée...
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Erica G. · il y a
Il n’est jamais trop tard pour ouvrir une porte ;) merci
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Valerie Perrier · il y a
J'ai pris plaisir à lire cette mystérieuse et étrange histoire.
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Doria Lescure · il y a
la curiosité a été la plus forte et Manon s'est faite piéger par les fantômes. Joli récit, bien construit et bien amenée, dans une progression qui fait monter l'angoisse. Pour ce bon moment de lecture, voici mes voix.
Je me suis également prêtée à cet exercice et vous êtes la bienvenue sur mes lignes.

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Cristo R · il y a
Le sujet est original peut être un peu long, L'histoire est étrange on s'interroge sur le sort de manon prise au piège
je vote
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-mort-un-point-cest-tout

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Raymond De Raider · il y a
et Manon ?
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Sandrine Michel · il y a
Une histoire bien écrite et je me demande ce que va devenir Manon...
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Chateau briante · il y a
les ombres d'un passé tragique qui n'en finissent pas de mourir
un texte original et très bien écrit

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Ginette Flora Amouma · il y a
Entrer dans un grenier , c'est comme entrer dans la cinquième dimension ! On se demande ce qui va se passer par la suite !
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Stella Clarie · il y a
J'aime bien cette idée de la porte qui relie les deux greniers. Le récit aurait pu se terminer à "mais la porte avait disparu." Bel univers.
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JARON · il y a
Bonjour Erica, je trouve votre histoire très intéressante et bien écrite. J'aime beaucoup l'idée de cette porte dans le grenier. Un vieille histoire d'amour qui revient à la surface dans des circonstances traumatisantes, bravo, mes voix sans hésiter. Si vous avez un instant pour faire la fête au château de Bran, vous y êtes la bienvenue. Belle journée à vous. https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-chaeau-de-bran
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Erica G. · il y a
Merci beaucoup pour votre retour bienveillant. Je vais de ce pas lire votre histoire :)