La porte de Blanche

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Ecrire et lire est depuis longtemps plus qu'un loisir ; une question de survie, parfois. Quelques lignes, depuis toujours. Textes parfois plus longs. Travaux de recherche, professionnels, textes  [+]

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La maison de Blanche était bien placée, sur un axe passant, à la croisée de plusieurs rues. On ne pouvait pas la louper, d’où qu’on vienne, au centre de cette petite commune. Entre la rue qui descendait du lotissement, celle qui venait de l’école et de la mairie, la place du marché où toutes les activités principales se déroulaient, et face à l’imposante église romane et son double portail de bois lourd.

Il faisait nuit désormais. Le lampadaire situé devant la maison avait cessé de l’illuminer depuis quelques jours. Le porche d’entrée ne se laissait entrevoir que par ceux qui en savaient l’existence. Mais tous, ici, connaissaient la maison.

Les enfants commençaient à circuler en tous sens dans les rues en cette nuit d’Halloween pour réclamer bonbons ou autres sucreries sous peine de mort. Ils étaient tous plus horribles les uns que les autres. Leurs cris stridents hurlaient aux oreilles, comme chaque année à pareille époque. Il y avait trop d’enfants, beaucoup trop dans ce petit village.

Cette année encore, la vieille Blanche avait fait le plein de confiseries qu’elle distribuait sans compter à ceux qui frappaient à sa porte. Les enfants adoraient sa générosité et cela se savait. D’une année à l’autre, de grand frère à petite sœur, de cousine à cousin, on se passait le mot. Les petits monstres venaient toujours plus nombreux, comme des abeilles attirées par le miel. Tous désormais passaient par chez elle le soir d’Halloween. Tous sauf son petit Ange adoré.

Blanche avait placé une bougie sur son seuil, pour éclairer doucement son porche, à défaut d’éclairage public. La bougie vacillait à chaque passage, projetant sur le mur une ombre animée que les enfants interprétaient avec toute l’imagination morbide dont pouvait faire preuve leurs petits cerveaux. A cet âge-là, on adore se faire peur. Mais les enfants du village adoraient encore plus les bonbons trouvés chez Blanche.

Chaque année, Blanche jouait le jeu de bonne grâce. Enfin, c’est ce qu’ils pensaient. Elle les faisait entrer pour mieux choisir leurs bonbons, à la lumière du plafonnier du grand hall. Il y en avait tellement de sortes ! Elle les avait vu grandir année après année, une poignée au-début, ceux qui osaient s’aventurer par chez elle. Puis de plus en plus, quand sa grande générosité a été connue, jusqu’à ce soir d’Halloween où tous, sans exception, s’arrêteraient devant sa porte pour recevoir leur dû. Tous, ou presque.

Ange, bien sûr, ne connaitra jamais cela. Sa colombe s’était envolée il y avait bien longtemps, moquée par les enfants qui ne voyaient dans son vol lourd qu’un objet de raillerie. Oui, son petit Ange était différent. Trop sensible sans doute, trop délicat derrière sa carapace volumineuse. Trop fragile. Il a été brisé en mille morceaux, laissé pour compte sur le bord du trottoir après avoir dû abandonner à une volée de rapaces sans état d’âme son panier de friandises durement glanées toute la soirée et dont il se faisait un festin pour assouvir sa grande gourmandise. Après avoir versé toutes les larmes de son corps encombrant, il était rentré chez lui, anéanti par tant de méchanceté, cherchant le réconfort dans les bras maternels. Blanche n’avait su que dire face à ce cataclysme. Blanche n’avait su que faire de cet enfant qui n’avait plus la force de vivre, qui n’avait plus goût à rien, qui ne voulait plus ingurgiter la moindre nourriture ; son fils adoré qui se laissait dépérir semaine après semaine, mois après mois, jusqu’à franchir la porte de l’entrée, posé au fond d’une grande boite capitonnée de blanc et portée par deux hommes en noir, tué par l’avidité des enfants du village pour un petit panier rempli de bonbons.

La sonnerie retentit pour la première fois de ce début de soirée. Blanche vérifia si les friandises étaient bien en place. Cette année, elle aussi s’était déguisée d’une longue robe de lin blanc. Elle ouvrit sa porte doucement, juste ce qu’il fallait. Son apparence étonna ses petits visiteurs. Très vite, toutefois, ils passèrent outre et se précipitèrent dans le hall, sachant parfaitement où trouver les bonbons dont ils raffolaient. Elle les avait parfaitement éduqués, année après année. Ils allèrent exactement là où elle l’avait programmé, tout au fond du hall, pour laisser la place aux suivants. Ils commencèrent immédiatement à se goinfrer. Cela n’en était même pas drôle tant tout cela était prévisible. Les bonbons étaient tellement bons, qu’ils ne pouvaient s’empêcher d’en dévorer à pleine main. Peu leur importait les autres maisons où on les attendait aussi. Chez Blanche, cette année, les délices avaient un goût parfait, encore meilleurs que d'habitude, et ils ne pouvaient s’en détacher.

La sonnerie retentit une seconde fois, puis une troisième et ainsi jusqu’à ce que tous les enfants du village eurent franchi sa porte. Les enfants, entraient, par vagues, et se précipitaient vers le fond du hall pour dévorer les sucreries trop attirantes pour y résister. Aucun ne franchissait le seuil en sens inverse. Comment résister à autant de gâteries ?

Blanche les regardait se goinfrer avec délectation. Les paniers de bonbons ne se vidaient pas tant il y en avait dedans, tant Blanche avait bien fait les choses. La nuée d’enfants était devenue ruche, on entendait le bourdonnement des mandibules qui s’activaient sans jamais s’arrêter. Les mains puisaient dans les paniers, sans interruption, frénétiquement, puis enfournaient la récolte de friandises dans des bouches ouvertes à s’en décrocher les mâchoires. Les bonbons étaient fracassés par les petites dents aussi puissantes qu’acérées. Le sucre glissait en cascade le long des œsophages pour former des lacs de plus en plus grands, de plus en plus profonds au sein des estomacs. Il leur était impossible de cesser cette orgie. Les enfants ingurgitaient encore et encore frénétiquement les friandises patiemment confectionnées tout au long de l’année par Blanche. Comment lutter contre le poison que Blanche avait ajouté à ses confections et qui décuplait la sensation de faim et d’envie plus on avalait de sucreries, rendant les enfants totalement dépendants de ces bonbons ? Les peaux des ventres se tendaient, se tendaient, les boutons des costumes explosaient les uns après les autres alors que les bedaines grossissaient sans répit jusqu’à l’explosion ultime. Il n'y avait rapidement plus là qu'un entrelacs de chairs d’où s’écoulait un liquide rosé qui goutait, perle après perle, vers la cave entre les lattes du plancher.

La porte de Blanche s’est refermée, emprisonnant dans la maison un amas de corps explosés de petits êtres qui, trop avides de sucreries, apprirent à leurs dépens, une nuit du 31 octobre, qu’il fallait toujours se méfier des vieilles dames blessées au cœur par leurs parents alors qu’ils n’avaient encore que leur âge.
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Silvie DAULY · il y a
Belle histoire au goût doux-amer. Les saveurs sont délicatement mêlées. Si vous êtes tenté par des parfums d'été en plein hiver, venez dans mon "mas cévenol en été". Belle journée Mickaël.
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Mikael Poutiers · il y a
Désolé de ne répondre que maintenant à votre joli message, d'autant plus que je l'avais lu et apprécié lorsque vous l'avez publié, mais je me suis précipité pour dévorer votre "mas cévenol en été", que j'ai beaucoup aimé, sans revenir à votre message initial.
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Silvie DAULY · il y a
Aucune importance. Merci pour ce gentil message et bonne soirée à vous.
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Nikoss Bédon · il y a
Une plongée glaçante dans un cauchemar de sucre... glace !
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Mikael Poutiers · il y a
Rien de pire que le sucre glace version Halloween. Merci Nikoss!
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Mikael.
Très bonne idée que de passer à "l'industrialisation" pour ce massacre d'Halloween 😊
C'est bien plus efficace que les solutions individuelles.
Merci 😁

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Mikael Poutiers · il y a
Eh oui, bien sûr, c'est plus rapide. Merci pour votre passage
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Chateaubriante · il y a
très bien imaginé
Blanche veut faire souffrir les parents qui, quand ils étaient eux-même encore des petits monstres, ont poussé son propre fils à la mort
vengeance au goût de bonbons amers

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Mikael Poutiers · il y a
Eh oui, tout compris. Thème très classique de la vengeance à la sauce (sucrerie?) Halloween. Merci pour la lecture attentive.
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Patrick Peronne · il y a
Allégorie du sucre et de l'obésité halloweenisés ? Excellent antidote que votre texte à l'excès de gourmandise *****
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Mikael Poutiers · il y a
La gourmandise n'est-elle pas un péché capital ? Merci pour votre passage.
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Sandrine Michel · il y a
La porte de Blanche est bien sombre... Un bon reçit fantastique
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Mikael Poutiers · il y a
Eh oui, les contrastes, toujours les contrastes :-). Merci d'être passée me lire.
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jc jr · il y a
Alors cette histoire est racontée très tranquillement. On a l'impression de lire un fait divers axé sur le plaisir des enfants en ce jour d'Halloween, ce qui renforce d'autant plus l'horreur de cette vengeance. Toutes mes voix et une invite à venir pousser ma porte...oserez-vous ?
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-porte-des-histoires
JC

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Mikael Poutiers · il y a
Merci pour ce commentaire très chaleureux.
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Dolotarasse · il y a
Quelle horrible vengeance que l'on devine assez vite à la lecture, mais le texte est bien mené et écrit.
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Mikael Poutiers · il y a
Merci beaucoup!
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JARON · il y a
Bonsoir Mikael, l'horreur au sens propre, un texte fantastique bien construit qui nous mène jusqu'à l'impensable. mes voix avec plaisir.
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Mikael Poutiers · il y a
Je ne suis pas trop porté sur ce genre de thématique mais quand je pense Halloween je pense nécessairement horreur. Merci pour votre passage!
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Ginette Flora Amouma · il y a
La terreur et l'horreur sont bien rendues par le stratagème ourdi par la mère pour mener à bien sa vengeance . L'écriture maintient le suspense . L'intrigue est originale et ne laisse aucune place à la pitié .
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Mikael Poutiers · il y a
Sans pitié en effet. Merci pour votre commentaire