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La porte

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K57

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Il s’adosse au chêne centenaire, face à l’immense vallée dont les flancs parsemés de vignes rejoignent en pente douce la ligne d’horizon. C’est là qu’il trouve son inspiration. A l’ombre qui le protège d’un ardent soleil, bercé par la lyre du vent pris dans les feuillages, il s’assoupit, son manuscrit entrouvert entre les jambes. Bientôt des cris provenant de la route en contrebas l’extirpent de son somme :

-C’est incroyable, il n’a pas pu filer !
-J’tavais dis de ne pas le quitter des yeux, même une seconde !...on va se faire virer !...rien à perte de vue, ni crevasse, ni grotte...il est bien quelque part...appelles du renfort, qu’ils ratissent le secteur !...Hé, vous là-bas ! -un des gendarmes interpelle l’écrivain qui descend à pas lents vers le fourgon-
-Vous n’avez vu personne courir dans cette direction ?
-Non-répond André-« Qui cherchez-vous ? »
-Un dangereux criminel, le reste vous l’apprendrez dans les journaux de demain, ne restez pas là, on vous ramène...
-Je vous suis, le temps de récupérer mes écrits, là-bas, au pied de l’arbre.




Les enfants étaient tous étranglés.
André pense « étonnés » et écrit « étranglés », il barre « étranglés » et réécrit « étranglés » en voulant coucher sur le papier « étonnés ». Il rature le deuxième « étranglés » et appose un troisième « étranglés » juste à côté du précédent.

Il renouvelle en détachant les lettres d « E.T.O.N.N.E.S » dans son esprit, cela donne sur la feuille « E.T.R.A.N.G.L.E.S »...tout se passe comme si sa main agissait de façon autonome...il poursuit ; «...et le maître égorgea les écoliers »...non ! , dans son esprit c’est « le maître appela les écoliers »...peut-être qu’en pensant « égorgea » il marquera « appela »...il tente : « égorgea » !...fatigue !...il repose la plume. Une petite pause. Il allume sa pipe et saisit le journal. Page 2 ; «...quatrième jour de l’enquête sur l’évasion mystérieuse du tueur d’enfants : aucun élément nouveau. Aussi insensé que cela puisse paraître, le monstre s’est littéralement volatilisé. Aucune trace dans un vaste périmètre autour de son lieu de disparition pourtant immédiatement circonscrit par d’importantes forces armées parvenues sur le site. Les autorités, malgré l’impressionnant dispositif mis en place pour assurer la sécurité, redoutent une psychose... »


André jette le journal, reprend la plume et se dit en souriant « j’en suis peut-être atteint...concentrons-nous, il faut que je termine ce conte pour le lire à la fête de l’école...je l’ai promis aux enfants... »


«...Martha coupa la tête »...Non ! C’est horrible...Pas la tête !...La parole ! je veux écrire la parole !
...Ce n’est pas la psychose...C’est pire !...André referme violemment le manuscrit, se dresse d’un bond pour compresser de tout son poids l’ouvrage entre la table et ses paumes...Epouvanté...Il sait où se cache le tueur d’enfants !...Dans son livre !...Entre les lignes...Là, quelque part entre la première et la dernière phrase...Qui sait les ravages qu’il a déjà commis ?...Glacé, André se remémore tous les prénoms des enfants déjà introduits et qui forment les personnages de son conte ; Anna...Joan...Pierre...Anthony...Marie...Salomé, le prénom de sa fille...il veut guider ma plume vers d’autres meurtres !...Jeter le livre, le brûler...Non il reste peut-être encore des enfants à sauver...Il est probable qu’il n’ait pas touché à ceux mis en situation avec des adultes...J’ai annoncé page 43, l’arrivée imminente de Norbert et Noémie qui rentrent de vacances...Continuer à écrire comme si de rien n’était...En aurai-je le force ?...Lui tendre un piège, l’attirer...Surtout ne pas me relire...Continuer à parler des enfants du début du conte, comme s’ils n’étaient pas déjà...Comme s’ils...Ne pas tenir compte de la teinte rosée qu’a pris la tranche du manuscrit dans sa première partie...
Il desserre son étreinte de la couverture qui garde l’empreinte de ses mains. Il sait que tant qu’il lui fournira des enfants en pâture il ne risque rien personnellement. Il doit agir vite...Ecrire sous la menace...Etre à la fois génial et fulgurant. Il n’a pas le droit à l’erreur et chaque instant qui s’écoule laisse le champ libre à la mort. Il est en chasse du plus imprévisible des gibiers. Si celui-ci flaire le piège tendu d’une écriture incertaine visant à le cerner, il se réfugiera dans les pages déjà écrites avec une totale liberté d’agir...Il faut l’acheminer vers la fin du conte aussi sûrement que ses lecteurs habituels brûlent d’y parvenir et, tout en lui attribuant le rôle principal, ne pas lui faire pressentir la traque.
Dispose-t’il encore du pouvoir d’organiser les mots autour de son sens ?
Ce que l’écriture a engendré, bien malgré elle, peut-elle le détruire ?
...Lui offrir une chèvre bêlante attachée à un piquet tandis que le chasseur à l’affût du haut de son arbre, guette...Il court près de son vieux chêne...Il écrit « Noémie profite de l’absence de ses parents pour se fondre avec ce milieu envoûtant, peuplé de sortilèges, de fées, de lutins, d’elfes, d’aulnes, de grimoires et de sorts, que constitue un grenier. Elle ouvre, tiré d’une malle poussiéreuse, le premier tome de La Clef des Cœurs. Seule dans cette pièce, elle sait que tout peut lui arriver. C’est dans le contrat ; on ne franchit pas impunément la frontière qui sépare le cocon ouaté des règles familiales de la terra incognita des combles arachnéens.
Elle lit ; « je suis seule et j’ai peur, sans défense et ignorante »...elle intègre « vas vite, tu es en danger, bloque la porte et monte sur le toit, je t’y attends »...
...La porte du grenier cède sous les coups de boutoir du tueur, Noémie passe le vasistas, la main d’André plongeant dans le livre, l’extirpe de sa prison...Le tueur passe à son tour la tête hors du vasistas...Un coupe papier posé à plat sur la couverture la lui sectionne.

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