La porte

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Ecrire, c’est un peu comme transposer mes rêves sur le papier, quelques mots pour délivrer mes pensées. Mes professeurs disaient de moi que je papillonnais, que j’avais la tête ailleurs, dans  [+]

Image de Hiver 2021

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Paul avait rendez-vous au n° 1180 de la rue de l’Arlequin. Blotti dans son duffel-coat et bravant les derniers frimas de l’hiver, il marchait le long de corridors ventés. Les coursives se succédaient les unes après les autres… Et dans ce dédale de béton brut, le froid humide mêlé au vent lui glaçait les os. Il ne croisa personne. Que ces lieux manquent d’humanité ! se dit-il au fond de lui.
À ce moment précis, Paul aurait apprécié une petite discussion avec l’architecte de la cité… Enfin, il arriva… Devant lui se dressait une grande porte en bois, nervée de graffiti, de tags en tout genre. En plus d’être lugubre, cet endroit lui paraissait maintenant dégueulasse, vraiment moche.
Quelle drôle d’idée a-t-elle eue ! Fixer un rendez-vous ici !
Il était pile à l’heure. Onze heures tapantes. Cinq minutes passèrent… Elles lui paraissaient déjà une éternité. Toutes les minutes n’ont pas la même valeur. Celles-ci valaient cher. Attendre une fille et pas n’importe laquelle. Peut-être la femme de sa vie… Paul était transi de froid. Pour se réchauffer, il sautilla sur place… Puis histoire de rendre supportable l’attente, il se mit à lire les inscriptions gravées sur la porte en bois : « nike la police », « Sofia je t’aime », « suce », « t’es bonne », « la tête du juge », « À + Z = APT »… Ma parole mais c’est un vrai roman ! s’exclama-t-il à voix haute.
Tout ça était drôle et rendait l’endroit un peu plus humain. Les messages se mêlaient les uns aux autres. Les « je t’aime » chevauchaient allègrement les « nique ta mère ». Les jeunes de la cité semblaient avoir déversé ici toute leur prose. De toute évidence, deux grands thèmes se dégageaient à la lecture : l’Amour et la Haine. Passionnant ! se dit-il.
Paul eut alors l’idée de classer les mots : d’un côté ceux de l’Amour et de l’autre ceux de la Haine. Lequel des deux camps allait l’emporter ? Le mal ou le bien ? L’idée l’amusait… Mais la tâche n’était pas toujours aisée. En effet où ranger « je te baise » ? Amour ou Haine ? La missive était on ne peut plus directe et violente mais de peur que la Haine gagne,  Paul classa avec hésitation et quelques scrupules le graffiti du côté de l’Amour. D’abord, s’il trichait, personne ne le saurait. Ça serait son secret à lui… Et puis non, il ne pouvait pas faire ça. L’expression regagna non sans mal son juste répertoire.
À mi-parcours, le score était serré : 53 pour la Haine et 50 pour l’Amour. Paul se sentit tout à coup crispé et si le mal venait à triompher ? Qu’en ferait-il ? L’idée de tout stopper là, lui traversa l’esprit. Puis zut, un peu de courage mon gars ! se dit-il pour se motiver.
Et c’est avec un travail minutieux et rapide qu’il continua à classer chacune des traces laissées sur la porte. Aucune ne lui échappa bien que les auteurs de graffiti soient nombreux et fort inspirés. Il les prit toutes en compte. Les cœurs s’opposaient aux phallus…
Après un tri sans concession, le verdict final tomba. Le résultat était de taille pour le pessimiste qu’il était. Chiffres à l’appui, même dans les recoins les plus sordides de cette ville, l’Amour l’emportait sur la Haine. Le score était sans appel : 81 à 63. Et puis comme pour accompagner la bonne nouvelle, le soleil de printemps fit son apparition. La chaleur des rayons irradia son visage puis tout son corps. Mon Dieu que c’est bon ! s’écria-t-il.
Il regarda sa montre, il était presque midi. Paul n’avait finalement pas vu le temps passer et s’apprêtait à quitter les lieux, lorsque la porte s’ouvrit en grand.
— Sarah ?
— Oui. dit-elle avec un large sourire.
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