La poisse

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Éleveuse de vikings à temps partiel, humaine de compagnie d'un siamois, lectrice boulimique et auteure compulsive de textes courts  [+]

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L’impact des gouttes sur le métal agaçait mon interlocutrice. La gouttière fuyait et égrenait d’effroyables secondes sur la rambarde de l’escalier de secours. « Mon mari veut me tuer » répétait ma cliente, Mme Morris. Je la regardais et je me demandais pour la soixante-huitième fois de la soirée comment cette femme blonde soignée avait atterri sur mon fauteuil miteux de privé. Elle me racontait sa vie en triturant une enveloppe rebondie et j’avais du mal à me concentrer. J’espérais que l’enveloppe ne contenait pas de petites coupures. Elle termina son récit et me tendit enfin l’argent. Je la raccompagnai à la porte et eus le temps de voir une des patientes de mon voisin du dessus, psychanalyste, gravir l’escalier d’un pas allègre. On les voyait surtout monter, et moins souvent descendre, les patientes.
Quelques minutes après ma cliente, je descendis refaire ma réserve de scotch _ un privé n’est rien sans inspiration _ et laisser un message à mon assistante occasionnelle. Amy ferait une espionne redoutable. Elle vit dans un squat avec d’autres énergumènes. Les uns barbouillent des toiles de peinture et parfois de matières plus organiques qui font saigner les rétines dans une odeur de porcherie, les autres composent et interprètent des tornades auditives à percer les tympans d’un métalleux et ils appellent ça de l’art. Nous ne serions pas trop de deux pour surveiller ma cliente et son mari.
Le lendemain, Amy s’annonça d’un grattement à la porte. Elle portait des haillons, tout noirs, et un bric-à-brac de gri-gris se balançait sur son absence de poitrine. Je reconnus le crane d’un oiseau et la mâchoire inférieure d’un rongeur au milieu d’un assemblage de rubans funèbres et de morceaux de corde. Amy se trémoussait.
- Qu’est-ce qui t’arrive ?
- Je porte un cilice. Pour voir.
Je haussai les épaules et lui expliquai l’affaire. Elle prit quelques billets et disparut. Elle allait coller au train du mari, et moi j’allais suivre ma cliente. Nous avions plus ou moins rendez-vous chez Macy’s. Je n’eus aucun mal à repérer sa silhouette dans la foule. Elle se promenait sans paraitre s’intéresser aux étals. Je la suivis dans un antique ascenseur avec un vieux couple. Rayon équipement de la maison, une débauche d’assiettes, de plats, de couverts et d’appareils ménagers. Les deux antiquités admiraient un couteau électrique. Ça existe encore ? Au moment où ma cliente passait à côté d’eux, je vis le couteau sursauter dans les mains du vieil homme et se jeter sur la distinguée Mme Morris. Ça pissait le sang. Je me précipitai et écartai l’outil. Une vendeuse s’éclipsa avec un glapissement. Une autre me tendit un linge. Ambulance, hôpital, quelques points de suture. Mme Morris était aussi blanche que son drap. Je me fondis dans la salle d’attente, son mari venait la chercher. Amy piquait des mégots dans un cendrier.
- Il avait l’air bouleversé.
- Tout le monde peut jouer la comédie.
- Pour qui ? Il ne sait pas que je le file.
- Si c’est lui, il a raté son coup. C’est une bonne raison pour paniquer.
Mme Morris remise de ses émotions, nous reprîmes nos filatures. Elle allait à l’église. Un vieux bâtiment aussi décati que son curé. On entendait siffler le ministre du culte à quelques bancs du confessionnal où ma cliente lui confiait ses péchés. Enfin, un murmure sibilant mis fin à l’entretien et elle sortit. Depuis le seuil, je contemplais les gargouilles quand elle passa devant moi. Je n’eus que le temps de la bousculer avant qu’un démon de pierre s’écrase à nos pieds. Pâle comme la mort, Mme Morris poussa un cri et s’engouffra dans un taxi. Pas malin quand on est censé être sous protection. Je secouai mon sens de l’économie et hélai une autre voiture. Ma cliente s’arrêta au parc. Elle acheta un sac de grains pour les pigeons et s’éloigna. Je fis un détour pour la rejoindre près du plan d’eau. Elle s’engageait sur le ponton, suivie d’une horde de rats volants. Soudain, une grande ombre se détacha d’un arbre qui trainait ses branches dans l’eau et fonça sur Mme Morris. Une énorme corneille piqua sur le sac de grains, et fit basculer la femme dans le lac. Je courus et me penchai sur l’onde noire. Pas une ride et pas une trace de ma cliente. Je jetai mes chaussures et mon chapeau et plongeai à mon tour. Ce n’était pas profond, mais elle avait coulé comme une enclume. Je la ramenai sur le ponton et la confiai aux pompiers qu’une bonne âme avait prévenus.
A ce stade, on ne pouvait plus parler de poisse. L’enfermer dans une cellule capitonnée ? Je craignais un tremblement de terre et l’ensevelissement prématuré. Lui conseiller de quitter le pays ? Un accident d’avion n’était pas exclu. Je la rejoignis à nouveau à l’hôpital. Je pourrais négocier qu’on lui garde une chambre prête. Quand j’arrivai, une infirmière finissait de régler sa perfusion. Elle sortit, me laissant seul avec Mme Morris.
- Vous allez vite vous remettre.
- Sans doute. Mais tout cela m’épuise. Je n’y peux rien, je vais mourir.
- Comme nous tous, mais à votre heure.
- Elle est proche, je le sens.
Sa diction paraissait pâteuse. Je regardai la perfusion. Un soupçon se glissa sous le lit et remonta dans mon dos. J’arrachai la perfusion, Mme Morris était inconsciente. Puis je me cramponnai au bouton d’appel.
Cette affaire me portait sur les nerfs. Je revins le lendemain extraire Mme Morris de cet hôpital sinistre. Amy avait monté la garde toute la soirée et une partie de la nuit. Et ma cliente était encore vivante. Je la conduisais à pas mesurés de malade vers le taxi que j’avais affrété. Elle fit une pause.
- Vous savez, j’ai peur de mon ombre.
- Vous vous faites des idées.
Elle jeta un regard effrayé derrière elle. Et je suivis ce regard. Au sol, bien découpée par la lumière crue, son ombre se tortillait, comme habitée de grosseurs malsaines. Je vous jure que je vis de vigoureuses pattes poilues de tarentule jaillir de son abdomen. Je tirais Mme Morris vers la voiture, et claquai la porte entre elle et ce cauchemar de ténèbres. Puis je donnai mon adresse.
Il y avait des travaux dans ma rue, et le taxi refusa de zigzaguer entre les barrières de sécurité, malgré la faiblesse de sa passagère. Il nous déposa donc à un bloc de mon bureau. Je soutins Mme Morris. Elle avançait lentement, mais nous n’étions plus au soleil et nous n’avions pas d’ombre. Je la vis dresser l’oreille.
- Ecoutez.
- Je n’entends rien.
Si, on entendait un rugissement ténu. Nous étions seuls sur le trottoir. Le macadam se souleva comme l’échine d’un fauve.
- La rue gronde. Elle a faim.
- Vous vous faites des idées.
Et puis une bouche avide s’ouvrit dans le goudron, hérissée de crocs de métal, dégoulinante de bave, et engloutit ma cliente. Je me retrouvai seul sur le trottoir, le sac à main de Mme Morris à mes pieds. Je pris un mouchoir pour le ramasser et le balancer dans une poubelle à quelques blocs de chez moi. Il y a des gens qui ont la poisse. Des gens mariés à de puissants sorciers.
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