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La Pointe des Naufragés

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Tout au bout de la pointe, là où la terre se casse dans les flots, à l'heure où la nuit s'estompe, où le jour n'est pas encore, mer, ciel et terre s'épousent. Un voile opaque, gris et humide, enveloppe toutes choses, s'insinue, s'immisce, se glisse, soustrait l'horizon. Les frontières, les reliefs disparaissent. Le sol se dérobe, étouffé de brouillard, la mer se noie dans la bruine. Plus de repères. La brume prend possession de ce bout du monde. L'avale. Chaque nuit, à la même heure, elle vient. Comme sortie des flots. Elle porte en elle les ombres, les âmes défuntes des naufragés, qui pour quelques minutes, quelques minutes seulement, viennent pleurer leur funeste sort. Elles errent entre deux mondes, traînant leurs regrets, leurs fautes, des pardons informulés.

Perdu dans ce vaste nuage, rendu aveugle, Arnaud attend. Il n'ose aucun pas, de peur de tomber de la falaise, n'ose aucun geste, ni aucune parole. La brume l'a drapé, happé, englouti. Tête baissée, bras repliés sur son torse, il s'écoute respirer, se pétrit pour ne pas se perdre de vue. Les ombres de brume viennent, tournent autour de lui, enlaçant ses jambes, glissant le long de son dos, elles pénètrent sous ses vêtements, dans sa bouche, dans ses yeux agrandis de frayeur. Murmures plaintifs, tristes chuchotements, zèbrent la vapeur, harcèlent ses oreilles. Il écoute, tremblant, n'ose rien. De part en part les âmes le traversent, avec douceur, ou le malmènent durement. Il subit des courants d'air violents comme des gifles, des chocs dans ses omoplates, comme des coups de poing. Il vacille. Le brouillard est total, autour et en lui. Dans son cerveau. Seule, dans son coeur, une certitude. Qui le maintient debout. Qui l'aide à ne pas fuir. Elle va venir. Il va entendre son chant. Sa voix douce et grave.

Il a attendu si longtemps avant de venir jusqu'ici. Il a attendu que son chagrin s'estompe, que sa colère s'éteigne. Ni rancœur, ni douleur ne devaient plus alourdir son coeur. Seules une tristesse infinie, une mélancolie éternelle.
Une fois guéri de toutes pulsions négatives, une fois accepté son impuissance face aux absurdités de la vie, il a su que le temps était venu. Le temps des retrouvailles. Il a gagné la pointe des naufragés. Il est venu à pied, il a marché plusieurs jours. Il n'a rien mangé, juste bu de l'eau. Chaque pas le menait vers son amour, dans toute sa pureté, son insouciante jeunesse. Il est arrivé en haut de la falaise au soir, s'est assis sur son sac à dos pour regarder la nuit tombée sur la mer. Il s'est laissé envoûté par le bruit des vagues, leur fracas sur les rochers en bas. Les yeux ouverts dans la nuit, il n'a plus pensé à rien, qu'à elle. Quand l'heure est venue, quand il a vu ce voile étrange et gris monter de la mer, il s'est levé.

Il ne voit rien, mais il la devine. Dans le brouillard oppressant, vrillé d'ombres filantes, il sait qu'elle vient à lui. Elle s'approche. Spectre de brume, enfant de l'éther, étrangement réelle dans sa robe de vapeur. Et chaude. Une onde de chaleur, un courant électrique, fouette le sang dans les veines d'Arnaud. Il sent une caresse sur son visage, des doigts fins autour de son cou, sur ses cheveux. Des bras qui l'étreignent. Des lèvres qui baisent ses lèvres. Elle est là, Héloïse, sa bien-aimée. Son amour. Morte en mer. Morte sans adieu, sans revoir. Corps disparu, perdu dans des profondeurs insondables.
Devant lui, il distingue enfin un visage, ce sont ses yeux, son sourire, ses lèvres qui prononcent son prénom. Murmure délicieux. Il ferme les yeux de bonheur, serre ce corps qui lui a tant manqué. Ce corps vaporeux et pourtant si réel. Il sent sa chair sous ses doigts, sa peau, vivante.

Héloïse s'enroule autour de lui, entre ses jambes, se divise en mille mains, mille bouches, lianes d'amour qui glissent sous ses vêtements, excitant chaque parcelle de son être, embrassant son visage, son torse, son ventre. Un désir violent saisit Arnaud, et la jouissance vient, dans les étreintes ouatées de son amour de brume.

Quelques instants encore ils restent enlacés, flottant entre deux réalités. Elle est là, contre lui, lovée, il n'en finit plus de la caresser, ses mains si vides d'elle s'imprègnent à jamais de son souvenir. «Mon amour, mon amour, je t'ai retrouvée», chuchote-t-il à son oreille, éperdu. D'une voix douce et grave elle lui répond, qu'elle l'a tant attendu, elle a erré si longtemps dans ces limbes. Elle désespérait de le voir, elle ne pouvait disparaître sans lui avoir dit au revoir.
Elle l'embrasse, vapeur d'eau sur les lèvres d'Arnaud, baisers légers tels flocons, qui fondent sur sa langue. Neige de brume. Il la regarde intensément tandis qu'elle lui dit adieu. Déjà elle disparaît. Ses traits s'estompent, ses contours deviennent flous, sa voix s'éteint. Il tente de la retenir mais son corps retourne à l'opacité, il ne retient que de l'air, de l'eau sur sa peau.
Et puis le silence.

Le jour se lève, chaque élément retrouve sa place. Les falaises brunes et vertes se détachent du bleu profond de la mer, et le ciel blanc dessine un horizon parfait. Les cris des goélands percent l'azur.
Arnaud se réveille, un peu endolori, recroquevillé sur son sac à dos. Mais dans son corps, dans son coeur, circule une chaleur intense, une onde régénérante, comme une extase.
Il se lève, s'étire, regarde ses mains, les passe lentement sur son visage, très doucement, et sourit. Une ère nouvelle s'ouvre, une nouvelle vie. Plus rien, jamais, ne sera comme avant.
La brume est en lui.

PRIX

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Kiki · il y a
je vous découvre en parcourant les textes de SE. Je trouve votre texte superbement bien écrit. BRAVO
Je vous invite si vous avez l'occasion à aller lire le poème sur les cuves de Sassenage ainsi je vous guiderai dans les entrailles de cette cavité magique. MERCI d'avance

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Sylvia de Rémacle · il y a
Merci!
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Florence Romeas · il y a
Magnifique! Parler du deuil de façon si poétique c'est rare...
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Fabienne BF · il y a
je découvre votre texte trop tard... je suis arrivée à votre pointe des naufragés grâce au forum et au coup de coeur qui y a été partagé par Jetable. Cette nouvelle est magnifiquement écrite. Quelle belle histoire d'amour. C'est poétique, sensuel. Je vous remercie pour toute cette émotion que votre écriture transmet si bien... Vraiment merci.
Si vous avez un moment, nos univers se rejoignent un peu...je vous invite sur mon île de Moorhan... http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/moorhan

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Sylvia de Rémacle · il y a
Merci beaucoup!
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Arcade Fire 1967 · il y a
Sylvia forever !
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housseau · il y a
Un très beau texte, ambiance envoûtante,sensuelle, j'ai beaucoup aimé.
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote.
Je suis aussi en compétition :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

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