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La plus-value des ombres

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Zabal

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Je ne voulais pas atterrir au département des ombres, mais la sélection en a décidé autrement. À l’école de police, quand on n’a pas de matière forte, inutile d’espérer un ticket pour le tableau d’honneur. J’étais monsieur passable et j’ai fini passablement en bas du classement. J’aurais pu être déçu, mais l’habitude de l’échec m’avait forgé un bon mental. J’avais goûté à la désillusion dès mon premier mois d’incorporation. Les forces spéciales d’interventions me faisaient rêver. J’avais botté en touche aux premiers exercices physiques. L’investigation scientifique me fascinait. J’avais arrêté après le deuxième cours de travaux dirigés, car j’avais l’impression qu’on y parlait une autre langue. J’adorais la tenue des démineurs. J’avais raté trois manipulations sur trois. En guise de souvenir, le capitaine d’instruction m’avait offert la veste soufflée d’un robot expérimental qu’ils ont rebaptisé de mon nom : le Coignard. J’aurais pu hériter de la reconduite aux frontières, pour voyager à l’œil et rencontrer des types qui envieraient ma situation de célibataire banlieusard raté, mais même pour ça, je n’étais pas assez bon. J’allais devoir besogner à curer les souvenirs des morts à trente mètres sous terre, dans un bunker d’aliénés.

Mon nouvel asile comptait cinquante cadres de ma spécialité, autant de techniciens, cinq directeurs de service et un superviseur général.
— Les ombres, c’est ce qu’il nous reste des morts, avait dit le grand chef quand il m’avait reçu. Dans ce département, la première règle, c’est de respecter leurs souvenirs. Votre unique interlocuteur est le magistrat d’affaire en charge du dossier. Vous n’avez pas à partager vos découvertes avec vos collègues et vous n’avez rien à entendre d’eux.
Motivé comme jamais, je découvris mon bureau à l’extrémité de l’aile est. Mon prédécesseur était en arrêt pour dépression. Il avait tenu treize ans. « Un surhomme ! » m’étais-je dit. Lidia, l’inspectrice du bureau voisin, avait un an d’ancienneté. Elle portait un beau tailleur et souriait en permanence, même pour me raconter les déboires de sa chienne aveugle et incontinente. Arthur, l’énergumène qui occupait le bureau d’en face, se droguait. Aucune autre raison, pensais-je, ne pouvait expliquer sa surexcitation.

Mon premier dossier m’attendait à côté du PC d’exploration. L’affaire Johan Ravi était rouverte, car ses enfants contestaient l’accusation de meurtre prononcée quatre ans plus tôt par le tribunal pénal de Lille. Un AVC avait emporté soudainement monsieur Ravi et son ombre avait rejoint les trente-cinq millions d’autres à l’étage sous mes pieds. La famille avait déboursé trois mille euros pour s’octroyer mes services. Je fermai la porte, tirai les rideaux, passai le casque, les lunettes, et plongeai dans ma première affaire. Je n’eus pas à remonter bien loin pour confirmer le jugement. Monsieur Ravi avait étranglé Pierre Monse, un jeune délinquant qui avait essayé de le doubler après un casse orchestré par l’accusé. Il avait été confondu par son ADN. Rouvrir cette affaire était stupide. Par curiosité, je suivis le film qui avait mené monsieur Ravi chez sa victime. Il avait récupéré une valise pleine de billets qui, d’après ce que je comprenais, avait été délestée d’une partie de son contenu. L’accusé avait fouillé l’appartement de fond en comble et n’avait rien trouvé. Il était reparti et avait dissimulé le bagage dans un centre équestre, dans le faux plafond d’un bureau. « Et dire que tout cet argent dort peut-être encore à l’extérieur » pensai-je. Retracer l’itinéraire pour mettre la main dessus n’était pas difficile. Je rêvais. Je tapai mon rapport et l’adressai au juge chargé de l’affaire. Quelques minutes plus tard, il m’appelait pour me demander de rencontrer la famille. Elle avait déboursé mille euros supplémentaires pour visionner la scène du crime. Certaines personnes n’acceptent pas la réalité avant de la voir défiler sous leurs yeux. Je partis le lendemain matin pour six heures de route et une entrevue avec la famille du criminel. J’allais enrichir leur mémoire d’un souvenir sympathique.

Hector, le fils Ravi, m’ouvrit. Il souriait, avenant. Pétunia, son épouse, évitait mon regard. Je la sentais mal à l’aise. Je rencontrai le second enfant de monsieur Ravi, Clotilde, et son époux, Marius. Lui avait le profil du mafieux sicilien, très brun, le regard inquiétant, et elle l’attitude de la femme soumise. Elle marchait toujours derrière lui et ne parlait que quand il lui adressait la parole. Ils m’offrirent un café et nous nous installâmes confortablement sur un grand canapé en cuir. J’avais enregistré la scène du meurtre sur ma clé USB. Hector la connecta à son téléviseur et nous regardâmes, comme on partage un souvenir de vacances, le crime de monsieur Ravi.
— Mon père a caché une valise après ça, dit Hector. Est-ce qu’on peut continuer de voir ?
Je compris immédiatement qu’on attendait plus de moi qu’une preuve de culpabilité.
— Je n’ai rien d’autre, répondis-je. C’est tout ce que je peux vous montrer.
— Mon père devait nous dire où il avait caché l’argent du casse, déclara Hector avec un naturel déconcertant. La mort l’a surpris avant.
— Si cet argent est encore dans la nature, répliquai-je, il ne vous appartient pas.
— Si on ne retrouve pas la valise, lança le mafieux, on pourra croire que vous l’avez prise. Vous avez eu accès à sa mémoire.
Sa répartie me glaça.
— Vous accusez un agent de l’État, dis-je. C’est grave.
— Vous savez où elle est ? insista-t-il.
Je n’osais pas lui mentir, mais je ne voulais pas entrer dans son jeu.
— L’argent qui dort ne sert à rien, affirma placidement Hector. Depuis le temps, tout le monde a oublié ce qui s’est passé. Si vous savez où elle est, allons la chercher !
Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. Je me croyais intègre alors que mon manque de probité était flagrant. J’étais prêt à mener la joyeuse petite famille jusqu’au magot.
— Qui conduit ? demandai-je. Je ne vais quand même pas y aller avec ma voiture de fonction.
Je montai dans la Jeep d’Hector et après une demi-heure de route, j’empochai dix pour cent de l’argent volé.

Je ne me sentais pas bien en rentrant chez moi. Ma corruption agitait mon sommeil. Le lendemain, j’arrivai plus tôt au bunker pour éviter mes collègues. Le magistrat en charge du dossier m’appela et m’apprit que tout était rentré dans l’ordre. Hector et Clotilde avaient reconnu le crime de leur père et allaient continuer de verser une pension annuelle de deux mille euros aux parents de la victime. « Ils peuvent ! » pensai-je. Ils avaient conservé près d’un million. Mon chef de service fit irruption dans mon bureau.
— Comment s’est passée cette première affaire ? me demanda-t-il.
Je ne pouvais pas lui mentir.
— Très bien ! répondis-je.
Il en était ravi. J’obtins même les félicitations du superviseur général.
— Et rappelez-vous de notre entretien ! dit-il avant de conclure. On ne dévoile rien.
Lidia m’embrassa. Elle portait un magnifique tailleur bleu ciel.
— Félicitations ! lança-t-elle. Tu fais désormais partie de la famille des ombristes.
Arthur, jaloux de ma proximité avec sa collègue, se précipita pour obtenir deux baisers.
— Je ne sais pas si c’est un privilège ! déclarai-je.
— Personne ne veut entrer dans ce service, rétorqua Arthur, mais une fois qu’on y est, on ne demande qu’à garder sa place. Et il faut taire ses secrets ! comme le répète le chef.
Son téléphone vibra. Il venait de recevoir un message du dépressif dont j’occupais le bureau. Il allait démissionner pour ouvrir un restaurant de plage dans les Landes.
— Un restaurant de plage ou une chaîne de restaurants de luxe ? demanda Lidia, complice.
Mon collecteur sensitif implanté dans mon crâne depuis mon développement in utéro allait enregistrer de vilaines choses au cours de ma carrière. Mais qu’est-ce que j’en avais à faire ? Tant que je ne faisais de mal à personne, je pouvais bien rentabiliser mon parc d’ombres. Ils n’auront qu’à faire pareil avec la mienne. Je ne serai plus là pour le leur reprocher.

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Image de Alain Lonzela
Alain Lonzela · il y a
Très bonne imagination...
Très bien raconté, une très bonne histoire, peu morale, mais excellente...

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Virgo34 · il y a
Une affaire de corruption qui ne dénote pas à l'heure actuelle... sauf qu'il s'agit d'ombres.
Je vous invite à aller vous ressourcer dans ma forêt d'Emeraude. C'est par ici :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/larmee-des-ombres
Merci d'avance.

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Ginette Vijaya · il y a
Même chez les ombres , il y a des affaires de corruption ! C'est un court et noir !
Une invitation à découvrir mon texte " la fontaine aux bulles " en lice également . Merci beaucoup .

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JiJinou · il y a
Y'a plein d'idées géniales dans votre court. Pour ma part, +3 de plus-value.
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Zabal · il y a
Merci !
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