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La plume de la ligne A

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Perle Vallens

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Léa avait bientôt treize ans. Elle prenait chaque matin, avec deux copines, le bus et le RER pour se rendre à son collège, et chaque soir, après ses cours. C'était ainsi depuis son déménagement en début d'année scolaire. Elle se levait très tôt et les cernes lui mangeaient les joues. Elle avait par chance échappé aux refroidissements et aux miasmes de l'atmosphère confinée des transports en commun. En revanche, elle ne pouvait se soustraire aux moqueries de ses camarades qui riaient de son accent marseillais et de son air emprunté de provinciale. Elle avait commencé par détester les "parigots", qui n'étaient que des banlieusards-snobinards. Puis, elle s'était radoucie, avait pris plus de plaisir à se rendre au collège. En fait, depuis ce garçon qui la regardait fixement, sans baisser le regard et lui arrachait des rougissements brusques, des rêveries longues et des espoirs de sourire.
Il était en 4ème et prenait le même RER, quelques stations avant elle probablement puisqu'il était assis au moment où elle y entrait. Elle ne connaissait ni son nom, ni le son de sa voix. Mais elle aimait son regard noir et exalté, la mèche rebelle qui lui tombait sur le front et sa façon gracieuse d'enfoncer ses mains dans ses poches. Elle aimait surtout sa façon de la regarder, elle. Comme si elle comptait vraiment.
Un jour, il lui tendit une plume, longue, lisse, brune marbrée de beige, légèrement mouchetée. Il le fit avec un sourire franc, deux yeux lumineux qui gardaient leur mystère. Il le fit sans ostentation, et même, en cachette de leurs autres camarades.
Le lendemain, il lui offrit une nouvelle plume. Léa ne connaissait pas la signification de cette offrande. Elle se méfiait encore un peu, craignait qu'il ne s'agisse encore d'une blague de mauvais goût, un truc pour se foutre de cette fille de la campagne, ce qu'elle n'était pas puisque native de la cité phocéenne. Elle redoutait de lire dans ces pupilles troublantes l'ombre du sarcasme et de la méchanceté, qu'elle devinait trop souvent dans les autres. Elle avait peur de ne pas être capable de faire confiance. Pourtant, ce qu'elle ressentait au fond d'elle-même ne pouvait être une erreur...
Plusieurs jours, le garçon silencieux, lui tendit une plume, comme on offre une fleur. Elle en fit un bouquet, qu'elle conserva précieusement dans sa chambre.
Quand le bouquet compta vingt plumes, il lui prit la main et lui chuchota quelques mots à l'oreille.
- Après les cours, viens avec moi. Je veux te montrer quelque chose.
Léa ne savait pas trop si elle pouvait y aller, si elle aurait l'autorisation de ses parents, si elle devait mentir, prétexter des devoirs chez une amie. Elle esquiva le rendez-vous et rentra chez elle, tremblante de honte, de ce manque d'audace, de cette peur qui l'avait paralysée. Elle risquait surtout l'avoir déçu et ce qui la meurtrissait le plus.
Le lendemain, elle s'approcha, et, tandis qu'il lui remettait sa plume du jour, elle s'excusa.
- Je devais rentrer hier, je n'avais pas le temps. Une autre fois ?
- Ce soir alors. N'aies pas peur, je veux juste te montrer quelque chose. Ce ne sera pas long.
Elle acquiesça. Après les cours, oui, elle irait. Elle le rejoindrait, l'accompagnerait. Mais il fallait faire vite, elle n'avait pas trop de temps. Elle en bredouillait...
Le soir, il la prit par la main, ils passèrent le tourniquet, se mirent à courir et pénétrèrent dans la rame au moment où les portes allaient se refermer. Il rirent un peu essouflés. Elle laissa passer sa station avec un petit pincement d'anxiété, puis une seconde.
- Ne t'inquiète pas, c'est la prochaine.
Ils descendirent et longèrent le quai jusqu'à la sortie en suivant les traces de duvet d'oiseau, comme autant de miettes de pain ou de cailloux de petit Poucet.
A l'extérieur de la gare, il y avait un genre de volière avec plusieurs variétés de volatiles. Une basse-cour expérimentale et pédagogique.
- C'est un essai, a dit le chef de gare. Je trouve ça amusant, pas toi ?
Léa trouvait ce poulailler étrange, incongru mais lorsqu'il ramassa une plume longue aux barbes douces qu'il passa sur sa joue, elle ne dit rien et se laissa faire. Tout comme elle se laissa faire lorsqu'il posa ses lèvres douces, un peu duveteuses elles-mêmes, sur les siennes.
- Demain, je t'apporterai une nouvelle plume.
Elle sut qu'une nouvelle plume signifiait également un nouveau baiser. Et chaque nouvelle plume ensuite...

PRIX

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Elena Hristova · il y a
une très belle plume, tous mes votes avec plaisir
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Perle Vallens · il y a
merci
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Jean-Francois Guet · il y a
c'est mignon comme tout, j'ajoute cinq rémiges à votre plumier ;)
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Perle Vallens · il y a
Merci Jean-François
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Joëlle Brethes · il y a
C'est bien mignon... Merci, Lullaby !
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Perle Vallens · il y a
merci de m'avoir lue, Joëlle
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Polina · il y a
Belle et douce plume*
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Polina · il y a
Je dirais plutot belle plume pour douces lignes.
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Perle Vallens · il y a
merci
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Mélusine · il y a
Vraiment romantique !
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Perle Vallens · il y a
merci !
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Marie-France Ochsenbein · il y a
Magnifique et extrêmement poétique, mes votes
Peut-être que mon inconnue de 7h15 pourrait vous plaire et mon grain de kawa ravir vos papilles, à bientôt

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Didier Poussin · il y a
Plumage de légende
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Perle Vallens · il y a
Ne pas se déplumer pour rien, tout est là..
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MissFree · il y a
Très joli récit très poétique.
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Stéphane Sogsine · il y a
c'est un joli conte, très frais
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Perle Vallens · il y a
merci
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Marianne Martinez · il y a
Joliement doux, et frais..
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