2
min

La pluie m'agaçait de plus en plus

Image de Enrim

Enrim

817 lectures

63

FINALISTE
Sélection Jury

Recommandé
Le temps a passé vite. Trop vite.

Dehors, les gouttes d’eau, nombreuses, étaient un peu trop prétentieuses à mon goût.

« Hey ! leur criai-je. Ce n’est pas parce que vous venez du ciel, que vous savez danser avec le vent, que vous devez péter plus haut que vos culs ! »

Elles me regardèrent, vexées, et sans daigner me répondre, continuèrent leur désolant spectacle. C’en fut trop. Je partis clore la fenêtre pour les enfermer dehors.

Je ne voyais absolument pas comment on avait fait pour acheter cet appartement. Sous prétexte que c’était Paris, que c’était joli, il fallait vivre absolument ici. Nous étions pourtant si bien en campagne. Il n’y avait peut-être pas les Champs-Élysées, la Tour Eiffel et le Sacré Cœur mais là-bas la pluie savait au moins rester modeste.

C’était peut-être un village aussi perdu que le pain qu’on vendait ici mais il y avait au 12 rue des Marronniers une boulangerie inoubliable. Qu’elle était belle, qu’elle était bonne ! Surtout quand il y avait toi dedans ! J’y allais sans cesse. Pour m’acheter un croissant et, au passage, pour voler ton sourire. Et toi, généreuse, tu me donnais toujours les deux avec comme supplément un jet de regard infaillible. Je t’avais aimé depuis le début. Il était dans la logique des choses que je t’épouse en glissant ma main dans tes cheveux blonds et une bague à ton doigt.

Et, vite, trop vite, le temps a passé. On avait vu les choses en grand, on avait cherché une grosse ville, et on s’était installés ici. Tu avais pris dans tes bagages tes si délicieuses pâtisseries qui se sont vendues aussitôt comme des petits pains. Nous étions devenus riches et nous étions heureux. Si heureux...

Et, vite, trop vite, le temps a passé. Du gris s’était installé dans ta chevelure d’or et de la monotonie dans notre amour. On s’était disputés une fois, deux fois, trois fois, plein d’autres fois. Ce ne fut au départ que des mots. De simples mots. De pauvres mots. Puis ce fut des gestes. De simples gestes. De pauvres gestes. Je t’avais donné des coups, tu m’avais répondu par d’autres. On était toujours quittes.

Et, vite, trop vite, le temps a passé. Du silence s’était mis entre nous. Il était aussi lourd que le plomb mais il avait la franchise d'être hurlant de vérité. On ne se reconnaissait plus, on se ne voyait plus. Nous étions devenus deux étrangers qui un jour s'étaient aimés.

Et vite, trop vite le temps a passé. J’étais rentré plus tôt que prévu et j'aperçus dans tes bras un autre homme que moi. Comment aurais-je pu réagir autrement ? Il avait capturé le sourire et le regard que tu avais à la boulangerie 12 rue des Marronniers, tes cheveux gris avaient même retrouvé un peu de leur dorure... sauf que cette métamorphose miraculeuse n’était pas de mon fait.

J’en avais tremblé de rage. Comment aurais-je pu réagir autrement ? Je fus bien obligé de prendre mon fusil et de mettre une balle dans son cœur puis dans le tien en rajoutant, par générosité, une autre dans sa gueule qui t’avait fait retrouvé tes vingt ans.

Oui. Le temps a passé vite. Trop vite. Et, derrière la vitre, au pied de ton cadavre et du sien, la pluie m’agaçait de plus en plus.

PRIX

Image de Hiver 2014
63

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Montmartre aux Lilas
Montmartre aux Lilas · il y a
Il a tout de même fini par la toucher en plein coeur. Tout comme moi d'ailleurs.. Mais pas de la même façon...
·
Image de Julia Chevalier
Julia Chevalier · il y a
Un très grand merci pour ce beau texte à l’ecriture Ciselée et poétique. Toutes mes voies.
·
Image de Antoine Finck
Antoine Finck · il y a
La vie à la vitesse d'une balle de fusil.
·
Image de Arlo
Arlo · il y a
J'étais passé à coté de votre excellent TTC et je vote avec un peu de retard. A L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne soirée. Cordialement, Arlo
·
Image de Lagantoise
Lagantoise · il y a
Il est vrai que le début est un peu hésitant..mais le déroulement me transporte
·
Image de July
July · il y a
J'avoue qu'au départ je ne comprenais pas trop où tu voulais nous emmené et j'ai su être surprise de la fin. Bravo !
·
Image de Dalmy
Dalmy · il y a
bien amené, osant des effets d'éclairs, comme un petit orage littéraire
le vote après la pluie à défaut du soleil ;)

·
Image de Sylvie Loy
Sylvie Loy · il y a
Je reviens pour mon vote de finale pour ce texte poétiquement diabolique et cette image de la pluie en leitmotiv qui m'avait tant plu. Je suis également en finale !
·
Image de Søkswen
Søkswen · il y a
Lu. Assez efficace mais je n'aime pas trop le début, les 6 premières lignes sont aussi nombreuses que les gouttes d'eau et j'ai failli me noyer, mais j'ai tout de même continué la lecture. Le temps a passé et ce fut mieux. Mais j'espérais bien plus. Une autre fois peut-être, quand le temps aura passé, encore. En revanche j'aime bien le titre.
·
Image de Nicolas Juliam
Nicolas Juliam · il y a
j'étais passé à côté, j'ai lu et du coup j'ai voté ! à bientôt
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

TRÈS TRÈS COURTS

À chaque fois qu’arrivaient les grandes vacances d’été, les parents avaient pour habitude d’envoyer leurs deux enfants à la campagne, loin des agitations de la ville. Ainsi, Julien et sa ...

Du même thème

TRÈS TRÈS COURTS

On lui avait bien dit de ne pas ouvrir la porte, pourtant sa petite main encore potelée saisit la poignée et l'abaissa. Élise se glissa dans l'embrasure de la porte et resta figée dans la ...