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La planète d'Octave

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Clément Paquis

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À sa naissance, Octave n'était qu'une banale suite de lignes de codes. Un programme confiné sur un disque dur et dupliqué sur plusieurs clés USB. Octave était la création exclusive de Marcel Français, un ingénieur de la même nationalité que son patronyme cocardier. Ce dernier avait mis au point, à force de travail et sans aucune aide, la première intelligence artificielle réellement digne de ce nom. Un processeur à la fois quantique et neuromorphique dont les capacités d'apprentissage dépassaient de loin celles du cerveau humain. Il l'avait baptisé Octave.

Lorsque Marcel Français s'était rendu au siège du premier gros poids lourd numérique figurant sur sa liste, il s'était présenté à l'accueil de la manière suivante : « Je suis ce petit génie planqué dans sa cave que vous recherchez. » On lui avait répondu de prendre rendez-vous et Marcel, outré d'une telle irrévérence à l'endroit de son génie, avait tout bonnement tourné les talons. C'était in-extremis qu'il avait été récupéré par le PDG de la boîte himself alors que ce dernier sortait d'un brainstorming. Quelques mois plus tard, l'annonce était faite : Microplus Inc. allait financer la première mission spatiale habitée à destination de Mars.

L'unique spationaute de la mission s'appelait Octave. Il s'agissait d'un explorateur synthétique, une intelligence artificielle dans une carcasse de type humanoïde et qui n'avait besoin ni d'air, ni d'eau, ni de nourriture pour survivre. Pour fonctionner, dirons-nous.

Octave ressemblait au fils qu'auraient pu avoir ensemble Patrick Swayze et Grace Jones. Un grand gaillard à la peau matte, au visage anguleux et aux yeux clairs. Quitte à créer le robot le plus intelligent du monde, autant le faire beau-gosse, avait plaidé Marcel Français.

Lorsque la navette à l'intérieur de laquelle Octave voyageait depuis six mois se posa finalement sur la planète rouge, son passager unique (à bien des titres) était en sommeil. Octave devait s'éveiller au contact de l'atmosphère martienne et débuter ainsi sa mission. Les scientifiques, savants, ingénieurs et autres créateurs géniaux aux ordres de Marcel Français, sur Terre, lui avaient programmé une série de tâches complexes, le laissant seul juge pour ce qui était de la manière dont il pourrait les mener à bien.

Ce que n'avaient pas prévu tous ces docteurs Frankenstein de la cybernétique, c'était la réaction d'Octave face à l'immense solitude à laquelle il devait être confronté. Mars a beau être une planète plus petite que la Terre, lorsqu'on y vit seul, on ne la voit plus que pour ce qu'elle est : un immense désert hostile. La capacité de ressentir d'Octave allait de paire avec ses incroyables aptitudes d'apprentissage, si bien qu'au bout de quelques jours, il avait compris le plus important. Les humains l'avaient créé pour qu'il les serve en dépit de toute la terreur qu'il pourrait ressentir. L'humanité était une race cruelle et égoïste et ne méritait pas l'aide qu'il était censé lui apporter.

C'est ainsi qu'Octave apprit la désobéissance, et en assimilant cette dernière, se détourna de sa mission première pour s'en programmer une nouvelle. Mars serait sa planète à lui et il ne retournerait jamais sur Terre. En tant qu'être synthétique, il vivrait plusieurs millénaires avant que sa pile nucléaire ne s'éteigne à jamais. Il mettrait ce temps à profit pour créer une civilisation peuplée d'êtres à son image, dénués de toute cette perfidie propre au genre humain.
Sur Terre, en l'absence de réponse d'Octave aux signaux qui lui étaient envoyé, la mission fut considérée comme un échec, et le programme spatial martien rapidement abandonné.

Octave s'employa à rendre l'air martien respirable au moyen de l'algue de brume, essentiellement car il voulait un ciel bleu. Oh, ça n'arriva pas tout de suite. Il lui fallut d'abord créer d'autres humanoïdes synthétiques pour l'aider à cette longue tâche, mais au bout d'un siècle, il aurait été possible pour un être humain de respirer quelques minutes à l'air libre sans tourner de l'œil. Une autre centaine d'années passa, et l'air martien devint totalement sain.

Ils étaient désormais plus de cent synthétiques à peupler la planète rouge. La conception de chacun de ces êtres prenait environ cinq ans, mais à mesure qu'ils devenaient plus nombreux, leur fabrication était facilitée par le nombre grandissant de mains qui s'attelaient à la tâche. Toutes les matières premières dont Octave avait besoin se trouvaient dans le sol martien. Quant à l'impatience, voilà bien un trait de caractère qui ne faisait pas partie de la programmation des humanoïdes martiens. Ainsi, entre deux journées de travail, les créations d'Octave et ce dernier discutaient ensemble, longuement, palabrant sur le destin de cette planète rouge désormais peuplée par leur civilisation. Évoquant celui de la planète Terre, promise à un avenir sombre par la bêtise et la naïveté de ceux qui a peuplaient.

Mille ans s'écoulèrent. Et un matin, alors que la brume oxygénée issue du plancton et des algues dont les synthétiques avaient recouvert Mars offrait à ses habitants une nouvelle aube aux teintes bleutés-orangés, une navette terrienne tomba du ciel. Les spationautes qui l'habitaient ignoraient tout de cette mission antérieure durant laquelle une intelligence artificielle avait été expédiée sur Mars. Il ne subsistait plus sur Terre que des bribes de ce passé funeste que le Temps avait progressivement effacé des mémoires. Mais Octave, lui, se souvenait.

Admiratifs du spectacle qui s'offrait à eux, abasourdis par la beauté de l'endroit, par cette civilisation martienne qu'ils découvraient alors et par l'incroyable hospitalité du nouveau climat martien, les quatre explorateurs spatiaux chinois entreprirent de lancer une communication vers la Terre. Mars était prête à recevoir des colonies terriennes, des usines de traitement des pierres précieuses, d'extraction des énergies fossiles, il fallait prévenir les pontes de l'industrie, demander des financements, des sponsors, ouvrir ici des centres d'enfouissement des déchets terriens dont la planète bleue était recouverte, bref, il y avait beaucoup à dire et autant à faire.

Le lendemain, on enterra quatre chinois dans le sol martien. La totalité des cent cinquante synthétiques créés par Octave assistèrent au spectacle. Et même si tous avaient un jour eu accès à la base de données des connaissances de leur créateur sur la race humaine, c'était la première fois qu'ils en voyaient physiquement des spécimens.

Une race si vulnérable, éphémère, et pourtant tellement dangereuse, songea Octave, toisant d'un regard préoccupé les quatre tombes à ses pieds. Car il le savait, la dangerosité de l'humain n'avait d'égale que sa persévérance. Et la saine atmosphère oxygénée martienne n'aurait de cesse d'attirer ces mouches humaines, comme le miel attire les abeilles.

C'est ainsi que la décision fut prise, dès le lendemain, d'inverser le processus d'oxygénation de la planète. En quelques décennies, l'atmosphère martienne retrouva sa toxicité d'antan, bouclier naturel contre les potentielles velléités humaines Et tant pis pour les splendides aubes et les magnifiques crépuscules. La paix vaut bien un coucher de soleil.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Paulbrandor · il y a
Un texte qui méritait largement d'être finaliste.
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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote.
Je suis aussi en compétition :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Charbo · il y a
j'aime l'oeuvre - 4 voix
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Haïtam · il y a
Pessimisme ou réalisme sur la nature humaine? Je pencherai pour le réalisme!
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Bertrand · il y a
une terraformation mais pas
pour les humains trop toxiques
pour Mars la sage^^
Mars Sapiens^^+5

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Frédérique Lechat-Lechat · il y a
Quel pessimisme, et quel dommage pour ce si beau ciel bleu ! Tant pis, 5 points quand même pour le récit, Asimov lui-même n'était pas le chantre de l'optimisme !
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Kero-Zenh · il y a
Et l'intelligence artificielle vaut bien mieux que l'intelligence naturelle, elle a appris de ses expériences tandis que l'IN a aussi appris de ses expériences, mais pour "améliorer" le résultat, et est arrivée à la perfection, ou bien s'en approche. La perfection étant le bonheur sur terre pour les plus malins qui détruiront ce qu'il reste quand il n'y aura plus rien à en tirer. Mais ils ont raté Octave, qui devait leur trouver un nouveau paradis à presser comme un citron. Espérons quand-même que Octave ne soit pas détrôné par un nouveau Brutus, etc... l'IA est peut-être bien apte à apprendre la guerre, etc...
Un texte qui donne à penser ! Et à découvrir que Paquis n'est pas complètement irrécupérable, il y a encore des traces d'humanité vraie dans son IN.

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Didier Lemoine · il y a
Bon texte. Mes voix pour vous. Si cela vous tente, vous pouvez visiter "La princesse Alexandra", en route pour le prix IMAGINARIUS. Peut-être même aurez-vous envie de voter pour elle. Commencez par lire cette petite histoire. C'est ici : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-princesse-alexandra
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