La plainte derrière les barreaux

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Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d’une fatalité humaine la destinée qui  [+]

Le 3 mars
Je m'appelle Stephie. Je voudrais tenir un journal intime de ma vie ici, derrière les barreaux.
Il a raison l'avocat. C'est ma faute ce qui m'est arrivé. J'ai volé au supermarché, un paquet de gâteaux et du blanc de poulet en barquette. Je suis récidiviste, alors, ils m'ont collé quelques mois. J'aurais pas dû. Vaut mieux avoir parfois un peu faim que d'être entaulée.
Mais maintenant j'y suis. À l'entrée, elles m'ont dit de me déshabiller. J'ai refusé, alors elles ont appelé les renforts. Elles étaient huit sur moi, j'avais honte, je les ai laissé faire. Pourquoi elles veulent voir les gens sous leurs vêtements, je sais pas. Ça se fait pas des choses comme ça.
Elles m'ont dit que desfois, c'est dur les premiers jours, si je me sens mal, je peux voir le psy ou le prêtre. Dehors, je ne suis jamais allée en voir. Mais c'est vrai, ici c'est dur, peut-être que ça fait du bien.

6 mars
J'ai vu le psy, au début, je parlais, mais après, je lui ai dit que je ne veux plus répondre. Il m'a dit que ça aussi, c'est une réponse, mais que c'est pas la bonne. Je crois qu'il est pervers. C'est quelque chose dans son regard. Carine est d'accord avec moi. Carine, c'est celle avec qui je partage la cellule. Je ne veux plus le voir. J'ai dit à Carine : "Je m'en fiche, je demanderai au doc une attestation médicale pour me dispenser du psy." Ça l'a fait rire. Elle ne rit pas beaucoup.

9 mars
Je viens de chez le prêtre. Il a un air assez niais, mais je crois qu'il peut devenir méchant à l'occasion. Il me dit que l'amour est rédempteur et salvateur. J'ai pas fait les grandes études ; pour moi, le prochain, c'est le métro après celui que je viens de rater. Il a parlé de mon chemin. Il me fait sourire, dans la prison, notre chemin n'est pas bien long, toujours le même paysage. Qu'est-ce qu'il connaît des chemins ? Il sort de sa maison en voiture et s'enferme dans la prison.

11 mars
Carine me parle de sa fille desfois. Elle l'aime tellement, quand elle en parle, ses yeux brillent, elle devient vraiment jolie. Je lui ai dit, si j'étais directrice de prison, je ferais construire des grandes cellules avec des balcons et des plantes d'appartement, et j'y mettrais les enfants avec leur mère. Mais finalement, si j'étais directrice, j'ouvrirais les portes, je nous laisserais toutes rentrer chez nous.

12 mars
La Teigne est rentrée de vacances, je viens de faire sa connaissance. C'est une surveillante, ceinture noire de karaté, qui a été refusée dans la police parce qu'elle fait moins de 1,65 m. Mais comme elle compense par l'agressivité, moi, je l'aurais admise quand même.

15 mars
J'ai vu le doc. Je peux oublier mes antidépresseurs. Je vois bien que ça l'ennuie de s'occuper de taulardes. Ou alors j'ai pas le physique. Carine m'a dit qu'il s'occupe vraiment bien de la belle Manu, et de deux autres encore.

17 mars
Je suis malade, tellement malade, ça va passer, ça passe tous les mois ces quelques jours. Le doc ne donne rien contre les douleurs. Les surveillantes ne donnent pas grand chose non plus, comme protection. Alors évidemment, j'ai tâché les vêtements et les draps, j'ai dû tout laver dans le petit lavabo, mais ça ne sera jamais sec pour ce soir. La surveillante qui a les clés de la lingerie n'est pas venue aujourd'hui, alors pas de draps de rechange. Je dois dormir à même le matelas, qui est plein de poils, de vieilles tâches et qui pue.

18 mars
Finalement, j'ai passé la nuit assise sur ma chaise.

19 mars
J'étais en cuisine aujourd'hui. On a reçu la livraison de pommes de terre. Sur les sacs en toile de jute, c'est étiqueté : "pommes de terre de 4e qualité, pour élevage porcin et centres de détention." Je montre ça à Pauline, celle qui fait la plonge. Alors La Teigne se la ramène. Elle me dit : "Travaille en silence ou je t'en colle une." Je lui dis : "La détenue, c'est moi, et la truie, c'est qui ? C'est toi ?" Elle est passée derrière moi et m'a mis un coup de coude dans le rein.
J'ai vachement mal, je connais ça, demain ce sera bleu, dans cinq jours ça virera au vert-jaune. Mais... si c'était à refaire, je recommencerais.

24 mars
La Teigne nous a balancé deux énormes sacs-poubelles noirs dans la cellule. Je lui ai crié : " Casse-toi La Teigne ! Garde ta poubelle pour toi !" Carine m'a attrapée par le bras, m'a dit de me taire, que c'est notre linge propre qui vient de la lingerie, que je dois pas provoquer le personnel. J'ai couru à l'interstice et j'ai crié : " La Teigne ! Ton linge propre à toi, tu le ranges aussi dans ta poubelle, connasse ?" Pour le coup, elle est revenue. Elle a déchiré mon sac-poubelle, a pris les vêtements par poignées et a essuyé la cuvette des toilettes avec. Après elle m'a plaquée contre le mur et m'a dit à l'oreille : "Continue comme ça sale merde et j'éclate la gueule de Carine".

28 mars
Jour de visite. Dans toute notre aile, il y a seulement la belle Manu et une petite jeune qui ont de la visite. C'est leurs mères qui viennent une fois par mois. Carine n'a jamais de visites, d'où elle vient, ils n'ont pas les prisons pour femmes. Alors ils l'ont envoyée à l'autre bout de la France et le trajet pour sa famille est trop long. Moi non plus, j'aurai jamais de visites, mais moi c'est différent. Ma mère, elle a honte de moi, et mon père, il a la rage contre moi. Chez les hommes, il y a beaucoup plus de visites. La prison, c'est pas aussi honteux pour un homme que pour une femme.

30 mars
J'arrête ce journal, déjà parce que j'ai tout dit, tous les jours se ressemblent, c'est d'un ennui à mourir. Mais surtout, parce qu'il n'est pas resté intime. La Teigne l'a lu, ensuite, en me regardant dans les yeux, elle est allée droit à Carine, lui en a collé une et lui a dit : "C'est pas grave, ça va aller, mets de l'eau froide dessus, et si demain t'as des traces, tu diras que tu t'es pris une porte."
Je vais donner mon journal à Pauline, celle de la plonge, pour qu'elle le fasse passer à son avocate qui vient demain.

Je suis d'accord pour qu'il soit publié et je suis prête à témoigner devant la justice.
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Safia Salam  Commentaire de l'auteur · il y a
Chaque phrase de ce TTC recouvre une réalité du quotidien des prisonnières. Oui, j'ai brodé pour ce texte, mais uniquement pour enjoliver et atténuer certains aspects abjects d'un lieu dans lequel le prisonnier ne perd pas seulement la liberté de mouvement, mais toutes les libertés, jusqu'à la dignité, aspects qui ne trouvent pas leur place ici, peut-être dans un prochain texte.

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