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La plage noire

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Alexandre

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Chaque jours depuis mon arrivée, je me rendais matin et soir à la plage noire. C’était une petite plage ceinte de hautes falaises et difficile d’accès dont la couleur étonnement sombre du sable me fascinait.
Depuis, je n’y suis jamais retourné.
Mais auparavant, lors de mes promenades, j’allais invariablement en haut de la cette crique pour respirer les embruns et profiter de la vue.
Après de nombreuses années d’incarcération, le spectacle de la mer qui s’étend à l’infini m’enivrait tant et si bien que la première fois que je m’y étais rendu, j’avais été pris de malaise et m’étais évanoui. C’est alors qu’en rouvrant les yeux, je m’étais cru au paradis en découvrant le visage radieux de cette jeune femme au-dessus de moi qui me parlait d’une voix si douce. Je m’étais relevé avec son aide et m’étais excusé tout en époussetant mes vêtements. Fille de médecin, elle m’avait ensuite invité à la suivre chez elle pour que son père puisse m’ausculter. J’avais d’abord refusé poliment, me sentant tout à fait remis, mais devant son insistance et pour lui faire plaisir, je m’étais laissé convaincre.
Dès lors, lorsque nous nous croisions elle et moi en haut de la plage noire, nous avions pour habitude d’échanger quelques mots aimables. Ces brèves conversations étaient pour moi - vieil homme solitaire - une source de joie intense.

Mais les manies étant ce qu’elles sont, je ne pouvais bientôt plus me contenter de ces contacts sporadiques. Aussi m’arrivais-t-il souvent de me grimer, d’attendre patiemment dans les fourrés qui jouxtaient la demeure du médecin et de suivre sa fille discrètement lorsqu’elle sortait de chez elle. Je ne lui voulais aucun mal. J’avais peu de loisirs et l’oisiveté rendait mes journées affreusement longues et mornes. Je souhaitais juste voir cette jolie jeune femme évoluer dans la vie, et ce, le plus souvent possible, c’est-à-dire que bientôt, je la suivis tous les jours.
C’est ainsi que je remarquai, à ma grande surprise, que je n’étais pas le seul à m’intéresser à elle. C’était par exemple le cas du cantonnier, idiot du village, que je voyais souvent depuis mes buissons roder autour de la maison du médecin. Il lui arrivait d’accompagner la jeune femme dans ses sorties pour l’aider à porter des provisions. Je l’apercevais même parfois, à mon plus grand déplaisir, la suivre à distance, faisant mine de balayer un trottoir par-ci, d’arroser un parterre de fleurs par-là.
Bientôt, son attitude vis-à-vis de la jeune femme devint intolérable.
Le cantonnier disparut du jour au lendemain.
Je vis ensuite se monter le petit manège fallacieux du jeune facteur qui venait régulièrement se présenter devant le portail de la propriété. D’où je me trouvais, je ne pouvais pas voir son visage, mais je pouvais sans peine m’imaginer avec irritation un grand sourire niais se dessiner sur son visage lorsque la belle jeune femme venait à sa rencontre prendre le courrier.
Il n’y avait plus de cantonnier au village, il n’y eut bientôt plus de facteur non-plus.
Mais le comble arriva un soir de fête lorsque je la surpris au bras d’un homme que je n’avais jusqu’alors jamais vu. Ils se rendirent au bal et dansèrent sans retenue jusque tard dans la nuit. Exaspéré, je me décidai à agir pour déjouer l’imposture de l’inconnu. Ayant pris l’apparence d’une vieille dame, j’attendis la fin des festivités pour fondre sur l’homme et le frapper avec mon sac aussi fort que je le pouvais. Les coups lui firent prendre la fuite, comme je m’y attendais, laissant seule la jeune femme qui alla se réfugier sous un porche, saine et sauve.

Les jours qui suivirent s’écoulèrent paisiblement et j’étais heureux car j’avais à mon tour pu sauver mon ange gardien. Je pouvais alors continuer à jouir de sa présence, parfois sur le haut de la plage noire en restant moi-même, le reste du temps sous l’aspect d’une autre personne.
Je pensais le danger écarté jusqu’à ce jour où je les vis à nouveau, elle et l’homme du bal, dans le port. J’eus tout juste le temps de les voir embarquer tous deux à bord d’une petite vedette et disparaître à mon grand désespoir derrière la jetée.
Triste et inquiet, j’errais sans but sur la côte et j’arrivais en haut des falaises quand - ironie du sort - je retrouvai la vedette amarrée sur la plage noire. L’embarcation avait dû faire une escale forcée à cause d’un épais brouillard qui se levait. Puis soudain, me parvenant du bas de la crique, j’entendis des éclats de voix. S’agissait-il de rires ou de cris de détresse ? Difficile à dire. Toujours est-il que je ne pus pas me résoudre à rester inactif. Je me saisis d’une grosse pierre à mes pieds et l’envoyai voler dans les airs à l’aveugle par-delà le parapet avec toute la force que mon âge me permettait. J’entendis un bruit sourd, un cri bref, puis la vedette démarrer et partir en trombe.
Les pas crissants sur le sable noir, je progressais à tâtons dans l’épais brouillard.
Et, en approchant de la silhouette blanche que j’avais cru distinguer en descendant le sentier qui longe la falaise, je perçus comme une odeur de sang. Etais-je donc parvenu à blesser ce vaurien ? Non, le lâche avait dû fuir, comme de coutume, car en effet, il n’y avait personne d’autre sur la plage que la fille du médecin.
Je m’agenouillai auprès de son corps gracile allongé dans le sable et approchai ma main pour soutenir sa tête. Mais là où mes doigts auraient dû caresser la chevelure délicate, ils ne rencontrèrent rien d’autre qu’une masse flasque tiède et poisseuse d’où émanait cette puissante odeur de sang.

PRIX

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Epicurien78 · il y a
Voilà qui est bien noir, comme le sable de la plage ! Où cela se passe-t-il ? Dans le Cap Corse, à Nonza ? Ou peut-être à la réunion ?...
Allez, venez donc prendre un Expresso chez moi, que nous en devisions. Mais je vous préviens, je l'ai fait très noir et très corsé ! :))

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Aurélien Azam · il y a
Un ange gardien pas si protecteur que cela ! Pauvre fille... J'ai passé un agréable moment à lire ton texte, bien écrit !
Merci pour ce Court et Noir, Alexandre :)
Si tu le souhaites, n'hésite pas à lire "Gu'Air de Sang", également en compétition !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

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Hervé Mazoyer · il y a
Une fin tragique et paradoxale....amour et jalousie qui poussée à l extreme peuvent tuer. Bravo mes voix pour vous et une invitation facultative à venir lire ma nouvelle en compétition. Amicalement.
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Ginette Vijaya · il y a
Je crois qu'il ne fait pas bon se promener dans le coin . Il émane de ce texte une maîtrise émotionnelle qui nous empêche de penser .
Je vous invite à lire mon texte" le prix de la mort" également en compétition .

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Florent Paci · il y a
Une ambiguïté prédateur/protecteur malsaine et bien écrite. Mes votes ;)
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Sophie H. · il y a
Ah, l'ironie du sort! Pauvre fille d'avoir attirer un fou comme ça...
Mais j'ai vraiment bien aimé l'histoire, bravo! C'était bien écrit et l'intrigue était bien ficelée :)
N'hésitez pas à allez faire un tour sur mon oeuvre, peut-être vous plaira-t-elle?
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-pierre-tombale-impossible

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