La plage

il y a
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j'écris des nouvelles mais aussi des textes et musiques que je chante à la guitare douze cordes et tout le saint-frusquin, le bazar lézardes et fractures des univers, de la vie du mystère des  [+]

Image de Automne 2018
A l'aube les enfants s'approchèrent. Audacieux et timides à la fois, ils s'installèrent à bonne distance. Presque immédiatement, ils se mirent à danser ; leurs yeux brillaient d'un éclat d'écume blanche et leurs cris résonnaient tels des tambours. Leur présence nous troubla à peine et courbés sur le sable nous continuâmes à creuser imperturbablement.

Vers midi leurs chants et leurs danses s'arrêtèrent brutalement. Ils se mirent à courir en ordre dispersé et disparurent derrière les dunes, absorbés par le zénith. Nous avions bien avancé et déjà la plage avait perdu sa ligne de fuite vers la mer, se creusant çà et là de vasques, se boutonnant par ailleurs de petits monticules.

Peu après, les hommes s'avancèrent. Leurs têtes crénelées de plumes blanches semblaient onduler sous le vent. Ils couronnèrent le sommet des dunes juste au-dessus de nous, debout, immobiles et raides comme des statues de sel. Ils restèrent silencieux, nous observant sans curiosité apparente. Nous ne les avons pas entendus s'éloigner, trop occupés que nous étions à fouir le sable.

C'est au crépuscule que vinrent les femmes. Elles déposèrent de grands récipients en terre cuite emplis de nourriture puis aussi rapidement qu'elles étaient venues elles s'échappèrent, leurs étoffes claquant sous le vent du soir. Nous n'avons pas touché à cette offrande, trop concentrés que nous étions. Notre travail avançait et le sable s'amoncelait, formant sur la plage, d'étranges tumulus.

Nous travaillâmes toute la nuit et le jour suivant, sans discontinuer, sans mot dire. Les indigènes continuaient leur étrange manège avec la régularité d'un métronome. Cela ne nous troublait pas et les tumulus se multipliaient et grandissaient.

Quand le premier d'entre nous vint à s'écrouler, épuisé, c'est à peine si un cillement de paupière marqua notre inquiétude. Le temps nous était compté et il était hors de question de s'arrêter même un seul instant. Le travail avançait à pas de géant et sur nos visages parcheminés, lézardés par le sel et le soleil, se lisait la joie.

Notre compagnon expira le lendemain au zénith du soleil. Malgré d'atroces convulsions il n'avait pas crié sachant que c'était inutile et que cela aurait pu nous déranger dans notre travail. Nous lui avons jeté un regard de compassion, tout en déblayant des monticules de sable fin. C'est alors que l'on vit le peuple indien, enfants, hommes et femmes s'avancer par delà les dunes, glisser sur le sable et se propulser dans notre direction. Les enfants jouaient du tambour, roulements répétés comme le ressac de la vague, les hommes les suivant, ondulant la tête en un lent mouvement constamment repris, les plumes de leurs coiffes paraissant figurer l'écume blanche de la vague tandis que les femmes dansaient en tourbillonnant telle l'eau qui enserre les rochers à la marée montante. Le cortège s'immobilisa près du corps recroquevillé de notre infortuné camarade. Un enfant, un homme et une femme le soulevèrent délicatement et tous les suivirent et bientôt disparurent derrière les dunes.

Bien évidemment nous n'avions pas interrompu notre travail, creusant même de plus belle. La disparition de notre camarade de labeur nous paraissait être un signe chargé de sens : il fallait en finir au plus vite.

Les jours et les nuits se sont succédés et la surface de la plage est couverte de pustules. Nous travaillons d'arrache-pied mais l'avancée de l'œuvre ralentit inéluctablement. Désormais nous tombons comme des mouches. C'est un va-et-vient incessant des indiens, flux et reflux inlassable rythmant notre imperturbable travail.

Nous nous sentons si près du but et la plage est désormais un innommable amoncellement de sable, une plaie infamante, une déchirure zébrant la terre. Les indigènes ne semblent préoccupés de rien. Ils attendent.

Le travail ralentit de jour en jour malgré notre acharnement et le peu d'entre nous qui reste encore paraît désormais confondu avec le sable. Nous n'avons jamais pris de repos, ce qui multiplie nos pertes mais notre temps est à ce point compté que chaque heure qui passe nous éloigne paradoxalement du but. Pourtant, nous ne doutons pas de la réussite de notre entreprise. Nôtre tâche doit être menée à bien, elle le sera.

Désormais tous les indigènes sont installés en permanence sur le sommet des dunes, enfants, hommes et femmes confondus. La nuit ils allument de grands feux et dansent au rythme de l'incessant martèlement des percussions. Nous nous acharnons sans répit, poussant à l'ultime limite nos dernières forces.

Vers midi aujourd'hui, c'est sous un soleil de plomb, sans le moindre souffle de vent que mon dernier compagnon s'est affaissé. Il a pourtant continué à creuser avec ses mains, le visage écrasé dans le sable. Je ne lui ai jeté aucun regard de compassion ou de pitié, lui non plus d'ailleurs. Il n'a pas réussi à tenir très longtemps et s'est définitivement écroulé peu après.

Une fois de plus, les indiens se sont avancés. Ils ont pris le corps puis ont disparu derrière les dunes, là ou la terre ferme commence véritablement, ce monde secret que nous n'avons jamais désiré connaître. Je sais qu'ils ne reviendront pas et seul le ressac de la mer, le souffle de la brise à la nuit tombante me rappelleront leur souvenir. Je crois que je vais les regretter si mon travail m'en laisse la possibilité.

Avec mes dernières forces je creuse et je fouis, je fouis et je creuse. Le but est tout proche, comme il ne l'a jamais été. Le soleil me tourne la tête, l'air me dessèche un peu plus à chaque instant. Je regarde à peine mes mains crispées, recouvertes d'une peau érodée, fine pellicule flétrie et je continue inlassablement à remuer le sable, à accumuler ces tumulus familiers, à chercher. Je dois achever ce travail, il le faut. Je sais que je réussirai...
 
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Jeanne en B · il y a
Troublant ce texte Patrick... À mon avis l'homme passe sa vie à chercher quelque chose qu'il ne trouvera pas...
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F. Gouelan · il y a
Je suis venue relire
C'est comme les films qui nous interpellent et qu'on revoit encore et encore pour dénicher un nouveau sens.

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Patrick Gibon · il y a
merci de ton "repassage" et commentaire qui me conforte dans mon idée des textes polysémiques à fin ouverte, un peu prétentieux de dire cela de son propre truc mais alors, je le pense et pas le seul, visiblement!
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Fredo la douleur · il y a
Fouir le sable avant que le dernier grain ne tombe dans le grand sablier. Une montagne d'énergie dépensée et proportionnelle à sa flopée de tumulus. Gratter le sable comme la peau jusqu'au sang, peut-être pour trouver le sens caché des choses ou recouvrer notre monde perdu... Un texte multi-strates assurément ^^
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Patrick Gibon · il y a
vrabo!! t'as tout pigé, mon texte le plus lu et de loin qui inter pelle et rat tôt, gramint et c'était mon "obscur objet du désir" et tu as totalement pigé, bourré de chausse-trappes et de "states" comme tu le remarques très justement, une fin sans faim ni fin, une variante miroir dans le miroir, un anneau de Möbius dans le multivers, koi! et c'est pour cela, si tu lis un peu les commentaires, tu verras que des lecteurs y perdent leur "latin" et pire leur égyptien me "suppliant" de donner la clef!! je me marre dans la mare, totall recall, qu'ils lisent P.K Dick par exemple ou visionnent les deux chefs-d'oeuvres de Nolan ("interstellars" et "inception") etc. ou plus simple lisent "Alice aux pays des Merveilles" ou "Au-delà du miroir" re etc.
merci de tes lectures régulières, doucement mais sûrement tu sembles écluser mon mur de murmures parfois mûrs et j'en brâme de plaiz, j'ai avec toi et Kant même quelques autres, nin l'impression d'écrire pour rien!!!

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Fredo la douleur · il y a
Je partage le sentiment : Interstellars et Inception, deux must du genre ! Je pense que l'intérêt du site est de partager ces passions communes que sont l'écriture et la lecture. Comme j'ai pu le constater au fil de tes commentaires, comme toi, je me défends de jeter le moindre filet pour attraper les poissons votants. Un concours pour la forme pour être lu par un plus grand nombre quoi que... Aussi, le plus souvent possible, comme d'autres auteurs appréciés, j'aime à te rendre de petites visites. Bonne journée à toi, Patrick ^^
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Alphonse Dumoulin · il y a
Je sais : nous sommes au Bahamas, début 1492. Christophe Collomb débarque dans quelques jours. Les tumulus ce sont les tombes qui accueilleront bientôt mon peuple.
A l'époque, j'avais le don de double vue et prédis son génocidet.

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Patrick Gibon · il y a
une des visions pot cible! merci de votre lecture.
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Les Histoires de RAC · il y a
De nombreux niveaux de lectures dans votre texte... Ca interpelle !
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Patrick Gibon · il y a
merci de la lecture et du niveau du commentaire au gré du flux et du reflux des marées, effectivement!
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Les Histoires de RAC · il y a
Vive le zef !
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Felix Culpa · il y a
Un suspense s'installe dès les premières lignes. Je pense au film " seul au monde " avec Tom Hanks, version enfant.
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Patrick Gibon · il y a
merci de ta curiosité et découverte de mon tout premier texte dans short il y au un an et demi
je ne connais pas le film, je vais tente de le regarder un de ces quatre.

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Blackmamba Delabas · il y a
C'est très beau; il y a plein de portes. il suffit de les ouvrir afin de rechercher... l'absolu?
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Patrick Gibon · il y a
merci du passage sur la plage creusée!
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Valérie Labrune · il y a
Un texte troublant qui ne se donne pas mais se laisse interpréter à loisir. Quelle est donc cette quête impossible? A chacun d'investir le symbole devant l'immense sablier que constitue la plage et l'absence de communication avec les autochtones qui emportent chaque fois les morts sans explication. Il se dégage alors une atmosphère d'étrangeté et de malaise qui a beaucoup de charme.
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Patrick Gibon · il y a
eh! oui "l'obscur objet du désir"!
tout est ouvert, probablement, sans me les gonfler trop, un de mes textes les plus polysémique avec "le jardin des délices", pas un hasard d'ailleurs que ce soient mes préférés enfin pas seulement, j'ai d'autres bébés pondus que j'adore, miam-miam si tu vois ce que je veux dire!!! merci de toutes tes lectures et heureux que, visiblement, tu te sois embarquée dans cet univers, ça arrive-moi oui, souvent pour un auteur qui m'accroche, je déroule toute affaire cessante son mur et si c'est du géant je peux continuer longtemps- et d'autres sur mes textes- mais rare et jouissif, et vide dément, pour le scribouillard que je suis qui a accouché d'étoiles intergalactiques dont il ne sait même pas les dynamos comme disait Apollinaire.

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Lolanou · il y a
Un travail jamais terminé... pour trouver quoi... le Graal ?
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Patrick Gibon · il y a
merci de la lecture et la "résolution" si tant est qu'il y en ait une est comme souvent dans mes textes, multiples, au lecteur d'y voir ce qu'il veut, là le Graal allez donc savoir? mais si ça vous amuse déroulez les commentaires il y a des propositions très diverses dont aucune à mon sens n'épuise la question et je le dis sans prétention aucune, les textes m'échappent, "je est un autre", n'est-il pas?
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La luciole · il y a
Magnifique! Ces hommes consumés par une construction sur du sable, une quête éphémère. Puis ces indiens qui les observent, s'occupent d'eux et si j'ai bien compris, de leurs âmes lorsqu'ils meurent. Bravo pour cette porte offerte à l'imagination :)

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