La pierre

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De deux mots il faut choisir le moindre  [+]

Image de Hiver 2017
Linköping, Suède, printemps 1830

« Fichu marbre ! », ne cesse de jurer Niels à chaque fois qu’un coup de ciseau, pourtant porté avec circonspection, dévoile une des veines qui en parcourent l’ossature. Celles-ci semblent être diaboliquement réparties pour freiner la progression de son ouvrage et l’entraîner loin de son projet initial.
Diaboliquement, c’est le mot ! Il se remémore les conditions de son acquisition ; la rencontre avec le vieillard qui semblait l’attendre à l’entrée du cimetière et qui lui indiqua, sans que Niels lui demande quoi que ce soit, la présence d’une pierre à la sortie ouest du petit cimetière bordé de sombres saules de Lingköping. Le vieillard debout, accoté à la grille, le dévisagea longuement avant de lui dire, accompagnant ses mots de gestes lents « il y en a une là-bas... c’est la tienne ! », puis s’était évaporé avant que Niels n'ait eu le temps de se retourner.
Comment avait-il pu deviner que Niels était en quête d’un marbre dans lequel il pourrait accomplir l’œuvre qui le hante ? Sculpter le Silence !

Niels, troublé par cette fantomatique rencontre, avait longé le mur d’enceinte, dans la direction indiquée par l’apparition, avant que de trouver Sa pierre... C’était bien elle qu’il recherchait depuis tant d’années. Elle gisait parmi un enchevêtrement de blocs d’anciennes sépultures. Une masse oblongue, couverte d’une mousse noirâtre parsemée de tâches ocres que des colonies de champignons s’évertuaient à rendre rayonnée. Des inscriptions, que cet épais tapis de moisissures rendait illisibles, en bordaient les flancs... Un morceau de pierre tombale- pensa Niels...
...Il revînt en pleine nuit, sans qu’il sache trop bien pourquoi puisque la mairie lui aurait volontiers cédé, à vil prix, ce bloc, charger sur son dos le lourd fardeau pour l’acheminer à l’atelier...

De suite, il se rendit compte que ce marbre était différent, qu’il réagissait autrement que ce dont il avait l’habitude, au contact des instruments qui tentaient d’en entamer l’écorce. sans prendre le temps de passer un acide faible, qui en eût décapé la surface, Niels, la nuit même, se lança dans sa taille... Il tint cette frénésie pour responsable de l’imprécision des trajectoires qu’imprimaient ses mains au burin... D’accord, avec toi pas de viol, je pactise... c’est moi qui viens à toi !... Mais il accumula les déconvenues, car les failles occultes fissuraient la pierre là où le galbe commençait de naître, il songea : C’est cela sculpter le silence ! Il aborda sans lassitude un des flancs de la pierre à l’aide d’une brosse de fer, il dégagea une partie que le ciseau allait entamer... 1800... Ce mort est né la même année que moi, remarqua-t-il. Il heurta le marbre qui semblait baisser la garde... Il esquissa alors les principaux reliefs et les vides du Silence... Il progressait doucement, débarrassant de sa gangue de moisissure, chaque tronçon, avant que de le heurter. Il touchait à la partie la plus basse du bloc, lorsque, soufflant pour chasser le fruit du grattage à la brosse de fer, il vit apparaître, en dessous de sa date de naissance, son prénom ; Niels... fiévreusement, il frotta le nom qui jouxtait pour mettre à jour Pietr... Niels Pietr... son propre nom. Abasourdi il s’apprêtait à dévoiler la seconde date quand une voix le retint... Il vit le vieillard et sentit le poids et la froideur du marbre sur son dos, regarda ses mains tremblantes et perçut dans toutes ses fibres qu’il lui fallait achever le Silence avant de dévoiler la date de sa mort...

...Il sculpte.
On le retrouve, couché nu contre son œuvre...
Au bas du Silence, des inscriptions, bien nettes... Comme frappées du jour...

1800-1830.
Niels Pietr.

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