La pièce

il y a
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Auteure de romans et de nouvelles (jeunesse, anticipation, noir) Facebook @constancedufort.plume Instagram : Constancedufort.plume "Les chemins d'Hermès" 3 tomes, anticipation - Editions  [+]

Image de Hiver 2020

Gauche, droite, gauche.

En rythme, comme à la salle de sport. Comme un marteau-pilon. Je sens le mur vibrer sous mes coups.

Gauche, droite, gauche, droite.

Pas question d’abandonner. Peut-être que tout est perdu. Peut-être que plus rien ne compte, mais pas question de renoncer.

Je me remémore les conseils de mon coach : « Boxe pas comme une fille, boxe pas comme un mec, boxe, c’est tout ! T’es là pour ça ou bien ? »

Je ne sais pas pourquoi je suis là. Je me suis juste réveillée dans cette petite pièce, après.
Je ne me souviens que du bruit. J’étais à l’entraînement, comme chaque soir. La salle grouillait de sportifs. Nous étions tous concentrés sur notre sac, sur notre adversaire, sur nos démons. La lumière a vacillé puis le grondement s’est propagé des entrailles de la Terre, à moins qu’il n’ait déchiré le ciel. Le monde a tremblé et le plafond de la salle a valsé. Après, je ne sais plus.

Gauche, droite, gauche, droite.

La douleur explose dans mes métacarpes. Mes poings sont paralysés, serrés. Il y a du sang sur le mur. Je ne vois rien mais je sens la pierre un peu plus poisseuse après chacun de mes assauts. Ses débris s’insinuent dans mes chairs. Une odeur rance flotte autour de moi, celle douceâtre de la charogne. Est-ce mon odeur, ou bien celle de cette prison ?
Ne pas penser. Cogner.

Gauche, droite, gauche.

Après le tremblement, il y a eu le black-out. J’ai perdu connaissance et lorsque je me suis réveillée, il faisait noir. À tâtons j’ai fait le tour de cet endroit que je ne reconnais pas. Des murs de briques froides. Un cube à peine régulier et un plafond de guingois, juste au-dessus de ma tête. La place pour trois personnes mais moi, seulement moi. Tous les autres ont disparu. À part le son sourd de mes articulations écrasées en rythme sur le mur, je n’entends plus rien. Il y a pourtant eu des gémissements au début, derrière la paroi, mais désormais, c’est le silence.
C’est faux, je me mens pour mon propre bien car j’entends une chose : le hurlement de ma terreur entre mes deux oreilles. Peut-être même qu’il explose en un grognement en même temps que mes phalanges. Ce n’est qu’un sifflement. Et là-bas, loin derrière la muraille de ma folie, la voix de mon entraîneur rugit : « boxe, petite ! »
Insidieusement, la pièce projette ses débris dans mes interstices. Elle s’immisce, se glisse et progresse. Chaque coup porté nous rapproche et nous unit malgré moi.
Je garde les yeux fermés. Pourquoi ? Je baigne dans les ténèbres et pourtant, je serre les paupières. Si seulement l’une de ces façades pouvait chanceler ! Mais non, bien arrimées au sol, les parois résistent aux poussées. Il ne reste que les coups et la certitude que ces murs se rapprochent sournoisement.

Un craquement, un grattement.
Était-ce dedans, ou dehors ? Je fais mine de ne pas m’apercevoir que l’odeur me prend à la gorge, devient plus présente, comme si le spectre de la mort me frôlait. La pièce m’enveloppe. Elle me gagne. Ses sables mouvants me tètent alors même que je me débats.

Gauche, gauche, gauche, droite dans le vide.

J’ai des ratés. Un sanglot monte des profondeurs. Une vague de désespoir. Je suffoque. Je me noie. Autour de moi la pièce semble rapetisser et son fumé animal sature mes sens. Elle attend de pouvoir me digérer. Elle a l’éternité devant elle et elle le sait. Ses murs répondent à chacun de mes uppercuts. Un écho mat qui remonte le long de mon bras et vibre dans ma mâchoire verrouillée. Elle se moque.
« Cogite pas, boxe ! » assène mon coach, encore et encore.

Je plante mes pieds nus dans le sol. La détermination prend sa source là, dans le contact entre la terre et la plante des pieds. La pièce ne m’aura pas. Je ne finirai pas comme ça : digérée, oubliée, niée.

Je puise dans le sol ce qu’il reste de détermination dans ce monde. Je capte l’énergie, je la guide, je bande mes muscles, je sers les mains, les dents, les paupières et…

Gauche, droite, gauche, droite, gauche…

Le bruissement d’un éboulis comme un phare dans la nuit : une lézarde, enfin ! La pièce gémit et chancelle. Un grondement de fureur laboure mon plexus, mon œsophage et explose en un cri primal. La pièce se resserre autour de moi, je sens la succion immonde de son désir sur ma nuque. Elle tente le tout pour le tout et sa détermination pourrait si facilement surpasser la mienne…

Gauche, gauche, gauche !

La faille s’élargit en même temps que mon poing se disloque : la douleur explose en étoiles blanches et dans un rai de lumière. Une fleur carmin macule le sol autour de moi mais la brèche est ouverte.

La pièce frémit de rage. Elle ne m’aura pas : je me glisse entre les briques, je me faufile vers la lumière, je sens le mur serrer ma taille et mes hanches. La garce me retient, elle y met tout son poids pour me garder en elle. Je bats des pieds, je pousse de mes mains meurtries, et je bascule vers la liberté.

Mon visage dans la poussière, mes yeux brûlés par l’éclat du soleil, je lève mes mains mortes pour me protéger du soleil et à travers le rouge, je vois.

Il n’y a plus de ville. Il n’y a plus que des cadavres.

Dans mon dos, la pièce lâche un soupir ironique.
Elle a la victoire modeste car elle le sait bien, il n’y a plus qu’elle et moi.

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Firmin Kouadio · il y a
Waouh ! Un régal, une lecture intense et fluide ! La détermination est honoré par ce texte, j'avoue que vous lire est thérapeutique. :) Alors, voudriez-vous bien m'offrir la grâce de vous relire sous "L'autiste linguiste" aux jeunes écritures ? Cela me ferait vraiment plaisir.
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Randolph B. · il y a
Une tension parcourt le texte, un mystère aussi bien-sûr, mais que l'on ne cherche pas à percer, trop occupés à percer le mur, tous les murs, depuis ceux de notre esprit jusqu'à ceux de l'univers, à coups de poing, à coups de mots...
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Eric diokel Ngom · il y a
Super Un texte structuré et original ..merci de consulter le mien pour m'aider à progresser je suis nouveau . votre avis surtout et si sa vous attire n'hésitez pas à voter
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Oka N'guessan · il y a
Quelle belle plume vous avez ? bravo vous avez mes voix , je vous invite aussi a aller me découvrir et de voter pour moi au passage https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-lumiere-10 merci
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Mohamed Laïd Athmani · il y a
Je viens de découvrir.
J'ai aimé et je me suis abonné.
L'écriture, hein! Mais, c'est un monde autre.
Quand on perd le nord, il faut s'accrocher vaille que vaille!
Je vous invite à soutenir: "" DIGOINAISES CORPS ET ÂME ""

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Regine HANDY · il y a
Super, volonté, l'envie, on y croit....Mes voix ..A fond 😉
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Tina · il y a
Je l'ai lu, j'y ai cru, je m'y suis vue et.... mes mains me font mal😉
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Constance Dufort · il y a
Oh merci! Ça, c'est un beau compliment, je suis touchée et je vœu remercie de votre soutien.
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Chantal Baudait · il y a
Je croise les doigts , bravo, quel rythme 👍
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Florence Jouniaux · il y a
Super ! Toutes mes voix ! 😊

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