La pièce qui sert à tout

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J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Été 2021
Dans la pièce-qui-sert-à-tout, ils vivent à cinq, Janine et ses quatre enfants. Le père s'en est allé vers d'autres horizons, il n'a pas supporté le dernier épisode, quand l'huissier les a expulsés devant les voisins aux aguets – six mois de loyer impayé, ce n'est pourtant pas la mer à boire – disait-il en se resservant un verre.
Alors ils ont atterri dans ce sous-sol insalubre, en attendant un relogement par la mairie. Des auréoles humides fendillent le plafond, la douche crachote une eau rouillée derrière le rideau moisi tandis que le chauffage dégage une odeur de caoutchouc brûlé. Les enfants toussent, ils se grattent aussi à cause des punaises.
Steeve est l'aîné, assis en tailleur sur son lit, celui du haut, il lit une bande dessinée, la même depuis leur arrivée, il la connaît par cœur. En bas, son frère Max regarde la télé, l'écran est une fois encore strié de zébrures, les garçons ont pourtant bricolé un raccordement à l'insu de leur mère, mais le résultat n'est pas probant.
Les jumelles Iris et Marjolaine sont installées autour de la table, on la repliera après le repas pour dérouler le canapé où elles dorment avec leur maman. Pour l'instant, elles s'amusent avec une poupée récupérée chez Emmaüs, il lui manque un bras et chacune accuse l'autre du méfait.
Une vie de famille presque comme les autres. Steeve râle parce qu'il a une faim de jeune loup, Max peste que le téléviseur ne vaut rien et les filles se querellent pour un morceau de plastique dont leur jouet n'a jamais été affublé.
La porte grince, elle s'ouvre sur un courant d'air glacial, Janine franchit le seuil et déjà l'atmosphère se réchauffe. La femme est belle malgré quatre grossesses et l'âpreté de son existence, dès qu'elle sourit sur ses dents du bonheur, le monde s'éclaire, ses enfants le savent, qui attendent son retour avec impatience.
Janine fait le ménage dans une supérette du quartier, aujourd'hui est un bon jour. En déballant les boulettes surgelées et les yaourts à peine périmés, elle imagine les spaghettis à la viande qu'elle va préparer avec un peu de sauce tomate et beaucoup d'amour, les enfants adorent ça. Il ne faut jamais rater une occasion de faire la fête, le bonheur se niche dans les détails.
En ôtant son bonnet, elle raconte une blague et les enfants s'esclaffent, puis elle entame une partie de cartes avec les jumelles. Elle fait semblant de tricher et le jeu se termine en fou rire. Les garçons, impatients, mettent l'eau à bouillir. Janine raconte sa journée. D'aucuns la trouveraient terne et sans relief, mais elle sait décrire ses collègues comme personne, se moque des clients, ceux qui chapardent mine de rien et les crâneurs, elle mime la dame très chic qui achète du foie pour son chat tenu en laisse. Les enfants miaulent à l'unisson, la vaisselle est lavée dans une effervescence de bonne humeur. Certains soirs, elle branche le transistor et ils se mettent à danser. Steeve hausse les épaules, il trouve que c'est ridicule, à quatorze ans, on n'est pas bien dans sa peau, Max le flemmard se lève à regret, mais tout finit par s'arranger et chacun est heureux de compter les étoiles dans le regard de l'autre. Avec Janine, tout s'arrange toujours, on ne peut pas lui résister longtemps, son mari a eu tort de ne pas les suivre dans leur nouvelle aventure.
Viendra l'heure du coucher, mais auparavant, chaque enfant a droit à son temps de parole pour vider le trop-plein de son cœur. Janine fait des colonnes avec ses doigts, le positif et le moins bien, elle ajoute du jaune soleil sur les chagrins, du rose caresse pour gommer les humiliations et si un copain s'est montré blessant, elle trouve le mot qui berce l'âme meurtrie. Elle répète comme un mantra que la vie cache des surprises, elle en est certaine, sa voix est chaude et ferme, et ils la croient.
Parfois, une petite se réveille en pleurs, l'autre la suit, cauchemar ou démangeaison, mauvaise toux ou besoin d'un câlin, alors Janine allume la veilleuse et ensemble, elles admirent le plafond taché, dans la pénombre, les auréoles sont des destriers qui galopent au secours d'une princesse, le goutte à goutte de la douche devient cascade au milieu de la forêt, du poêle émanent des senteurs de feu de bois où valsent les flammes, et l'enfant se rendort, la tête emplie d'histoires qui finissent bien.
Il fait nuit noire, la tribu est endormie, Janine vérifie la batterie de son portable, seul luxe rescapé de la débâcle.
Un message clignote, c'est la mairie qui a appelé.
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Aurélien LENOTREC · il y a
Un joli conte, qui finit sur une note d'espoir. Mon soutien.
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Kruz BATEk Louya · il y a
Waouh!
Très beau récit !

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Eva Dayer · il y a
Bravo à cette femme qui souffle l'optimisme et qui sait illuminer l'existence de ses enfants ...

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