La photo

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Des livres publiés et d'autres en attente, des histoires plein la tête, textes courts, orphelins d'un ensemble, récits/récifs solitaires ne demandant qu'à être lus, partagés quelques instants  [+]

Il s’en rappelle bien alors qu’il était tout jeune. Peut-être huit ans. Il était fou de cyclisme. Jacques Anquetil, Raymond Poulidor, le Tour de France ! Son père l’avait emmené voir une course tout près de chez lui. Ils s’étaient placés presque en haut de la côte, la foule en haie d’honneur de part et d’autre de la route. Pas des champions non, mais des amateurs courageux qui grimaçaient sous l’effort. Il avait pris une photo des premiers coureurs avec son Kodak Instamatic et sauté de joie en sortant de chez le photographe car elle était réussie et bien nette. Les deux coureurs de tête, roue dans la roue, regard fixé sur le sommet, les spectateurs de l’autre côté, les bras levés, hommes, femmes, enfants, la lumière crue sous le soleil ardent découpant les ombres sur l’asphalte. Quand il avait voulu la mettre dans sa chambre, dans le petit cadre que lui avait offert sa grand-mère, sa mère avait refusé tout net et sèchement confisqué la photo. Il avait menacé, hurlé, pleuré, crié son incompréhension devant une telle injustice, mais sa mère s’était murée et avait tenu bon. Son père n’avait pas soutenu son regard implorant.

Il s’en souvient comme si c’était hier. C’était sa première déchirure.

Maintenant il est là, à cinquante ans, un bouquet de fleurs à la main, à l’heure du goûter devant cette ferme, à attendre qu’une vieille dame lui ouvre la porte.

Il ne la connaît pas. Comment est cette femme ? Comment va-t-elle l’accueillir ? Il est là, ses fleurs de toutes les couleurs à la main, leurs odeurs lui montant à la tête. Il est là, son cœur tape tandis que les pas approchent et que la porte s’ouvre.

Non, il ne la connaît pas mais il la regarde comme son père a dû la regarder quand elle était très jeune. Enfin, son vrai père. Le biologique. Pas son père d’amour, beau-père, bon-père, brave-père, faux-père, père vélo, celui qui l’a reconnu et élevé, celui qui est mort trop tôt, les laissant s’effondrer.

Il s’imagine dans le corps de ce père biologique, dans sa tête… Étrange de vouloir se glisser dans la peau de quelqu’un qui l’a conçu mais qu’il n’a jamais connu, qui l’a abandonné lâchement dans le ventre de sa mère, qui s’est marié à cette autre femme qui lui fait face maintenant. Elle le regarde, et il voit distinctement dans ses yeux qu’elle reconnaît, dans ses propres traits, ceux de son mari. A travers lui, elle reconnaît les yeux, le menton, le nez, les mains puissantes de celui qu’elle a tant aimé et qui lui a donné trois enfants. Ses yeux se mouillent parce qu’elle a maintenant, en face d’elle, comme un avatar inattendu de son mari, mort si tôt lui aussi.

Elle ne lui dit rien mais lui ouvre les bras. Pour accueillir ce double, dont elle connaît l’existence depuis toujours, bien qu’elle ne l’ait jamais vu. Elle ouvre les bras pour accepter ce fruit en terre étrangère de son mari, avant qu’il ne la connaisse. Pour reconnaître comme sien cet enfant adulte adultère souffrant.

Et lui la serre, cette petite dame que son père biologique a aimée. Il la serre comme pour effacer toutes ces années de douleurs, toutes ces années de mensonges, ces déchirures et incompréhensions. Il la serre pour l’accepter, cette autre mère. Pour effacer ce qui aurait dû être, ce qu’il aurait aimé vivre, son vrai père restant avec sa vraie mère, ne l’abandonnant pas, fondant une fratrie imaginaire, famille unique plutôt que ces deux familles éclatées par les conventions des années 1960, fille-mère rejetée, paternité non assumée...

Il est là, assis à la table de la cuisine, un café froid et des gâteaux secs, les fleurs dans un vase. Et ils sont là, rentrés de leur travail, réunis chez leur mère, deux frères et une sœur devant lui, leur nouveau frère, ou plutôt leur ancien frère mais qui n’existait pas quelques minutes avant. Leur grand frère. Cet homme hésitant qui ose à peine les regarder et qui pourtant, dans chacun de leurs visages reconnaît son propre visage.

Un frère a retrouvé sa fratrie. Ils sont désormais quatre. Ils ne se quitteront plus.

Alors, il leur montre la photo découverte dans le coffre à bijoux de sa mère après sa mort, photo déchirée, re-scotchée. Et là, en noir et blanc, avant que les coureurs cyclistes ne les cachent dans leur effort, parmi les spectateurs enthousiastes, acclamant les athlètes, un homme, deux garçons et une fille plus jeunes que lui.

Son père biologique et sa nouvelle fratrie.

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F. Chironimo · il y a
J'étais passé à côté de cette belle histoire... tu as bien fait de m'en parler hier soir! il ne manquait qu'un verre de vodka! Vodka que tu pourras retrouver dans beaucoup de mes nouvelles... "le mystère des photos jumelles" par exemple, même si j'y mets en scène mon grand-père normand! quant à la recette de la Paskha, je viens de la corriger: 250 grammes de sucre doivent suffire! Amités à toi Bruno.
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Bruno Perera · il y a
oui, j'ai vu la recette. Je pars à l'exploration.
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Naïk · il y a
C'est beau...
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Anne Marie Charlotte · il y a
super ! comme quoi les commandes ont du bon : ça nous botte le cul pour aller au delà des chemins habituels ! et puis ces histoires de famille un peu tordues, ça nous parle forcément. bravo !
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Bruno Perera · il y a
Et en plus c'est une vraie histoire...
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Lavenonaise · il y a
Bravo! Une fiction qui dit tant de réalités, avec beaucoup de délicatesses et d'humanité.
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Pascale Fusette · il y a
J'adore, vraiment. Vous m'avez offert une belle émotion, merci!
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Sourisha Nô · il y a
Parlez moi d'enfer, je vous montrerai la famille, disait Hervé Bazin, et Jules Renard déplorait que tout le monde n'ai pas la chance de naître orphelin. Je n'ai pas de nostalgie familiale, je ne suis pas attachée aux racines en tant que havre. je reconnais au noyau son rôle fondateur, mais aussi une nocivité pernicieuse. Mais je comprends la quête d'identité. elle est ici très bien décrite, très bien écrite, comme toujours, kho.
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Bruno Perera · il y a
Ouais, famille je vous hais. La suite en messagerie

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