La philosophie du pofigiste

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Espiègle, sensible et têtue, je me sens surtout observatrice d'une époque à la fois trouble et passionnante. J'écris aussi sous le pseudonyme de Mayana LAUREN. Je viens de publier "Ma Vie Avec  [+]

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Vivez, ah ! Vivez donc, et qu’importe la suite ! N’ayez pas de remords.
Blaise Cendras

Augustin avait toujours été philosophe. Il tenait ça de son arrière-grand-père qui, après avoir traversé deux guerres mondiales, deux révolutions, trois crises économiques, deux chocs pétroliers, et connu la plage sous les pavés, était arrivé à cette conclusion infaillible qu’il répétait lorsque le monde s’enflammait un peu trop à son goût :
— Dans toutes les circonstances de l’Histoire, il y a toujours eu des pêcheurs à la ligne. Je suis peut-être un des derniers pêcheurs, mais laissez-moi pêcher en paix !
Il faut dire aussi que son arrière-grand-père était russe, ascendant ours sibérien.
Ainsi, en digne héritier des valeurs slaves chères à son cœur, Augustin était comme son ancêtre, pofigiste, mot qui n’a d’ailleurs pas de traduction littérale en français. Ce terme désigne une sorte de résignation joyeuse face à l’absurdité du monde et à l’imprévisibilité des évènements.
Pofigiste, donc.
Sauf en ce moment.
Oui. En ce moment, Augustin ne se reconnaissait plus. Et pour cause : il était amoureux.
« Bonne maladie ! » aurait dit Pépé Dima.
Sauf que la belle convoitée n’avait aucune, mais alors aucune idée des sentiments du pauvre Augustin. Elle habitait les trois fenêtres en face de son appartement. Augustin la croisait souvent le matin, le soir, le samedi chez le boucher, le dimanche chez le boulanger. Et en grand nigaud énamouré qu’il était, il n’avait jamais osé sauter le pas, entamer la conversation, ou pire, l’inviter à boire un verre.
Mais ce matin, les choses allaient changer. Pépé Dima était venu lui secouer les puces pendant son sommeil, et Augustin s’était réveillé avec l’envie de se reprendre en main. Et avant toute chose, pour retrouver son énergie, Augustin avait besoin d’un bon bol d’air. Direction la Normandie, Dieppe, ses plages et ses embruns. Une grande bouffée d'air iodé, un flétan en papillote à savourer en regardant les falaises, et il serait d'attaque pour agir.
Sylvie.
Plutôt que d’aller découvrir son nom sur sa boîte aux lettres, il avait préféré la baptiser ainsi, car le prénom lui rappelait Les Filles du Feu, de Gérard de Nerval. Ce prénom aux voyelles éclatantes et à la fougue enivrante. C’est sûr, elle s’appelait Sylvie.
Il arriva juste à temps à la gare et attrapa in extremis le dernier train de la matinée. Il avisa un compartiment seconde classe et s’installa comme à son habitude près de la fenêtre. Le bruit régulier ainsi que les légères ondulations du train eurent vite fait de le bercer et il somnola, en affichant le visage apaisé du dormeur serein.
— Excusez-moi monsieur… Votre billet, s’il vous plaît…
Augustin ouvrit doucement les yeux, et son regard s’agrandit en même temps qu’il se figea dans une expression de totale béatitude. Un instant, il crut rêver.
Sylvie. Ou plutôt Cindy, comme l’indiquait le petit badge épinglé sur sa veste.
Elle était la plus envoûtante des contrôleuses de train qu’il avait jamais vu.
C’était le moment ou jamais.
Augustin se redressa et lui sourit.
Pofigiste, sois pofigiste, lui souffla Dima…

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