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La petite voiture métallique

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L’impact des gouttes sur le métal du toit de la chambre d'hôtel me sortit de ma torpeur. Il pleuvait à verse. Une belle pluie de mousson. Moi, je venais de faire le grand saut. Mes mains étaient couvertes de sang. D'abord chaud et fluide, le liquide prenait une texture élastique en séchant. Je regardais mes doigts. Ils n'avaient jamais fait de mal à personne. Et ils s'étaient finalement déchaînés sur une gâchette.
Le geste avait été plutôt facile. Encore plus que ce que j'aurais pu imaginer. J'avais pressé sur la détente, comme je l'aurais fait dans une fête foraine au tir à la carabine. Une sorte de curiosité malsaine avait encouragé mon acte. Je voulais savoir comment on se sentait après, ce que ça faisait. Et au bout du compte, c'était pas beau à voir. Le plus incroyable, c'est que je n'éprouvais pas le moindre remord. Juste un peu de dégoût lorsque mon regard croisait cette marre de sang qui crépissait le sol et les murs.
Je lui avais explosé la tête. Pulvérisé. En une fraction de seconde. Il n'avait pas eu le temps de dire ouf ni même de me supplier. J'aurais pu le faire mariner, lui faire regretter mais, je n'ai pas l'habitude de flinguer les gens. C'était ma première fois. Et l'idée même de tuer un poulet m'avait toujours été insupportable. C'est drôle quand même comme l'Homme peut perdre toute humanité en un battement de cil.
Des morceaux de sa cervelle d'abruti étaient collés sur les murs. Le gros ventilo fixé au plafond continuait à tourner comme si de rien était, dans un morne ronronnement. Son clic-clac espacé me rappela la chaleur étouffante qui régnait dans la chambre. Les pales brassaient un air salasse. Moite. Puant la mort.
Le store en bambou, jauni par la fumée de cigarette des clients de passage, laissait filtrer un rayon de lumière. Un mince filet qui lançait des éclairs sur la gourmette de ma victime. Une grosse gourmette en or.
Son corps gisait là, à mes pieds. J'avais l'impression de poser pour la photo d'un quotidien local à côté de mon trophée de chasse. Cent kilos de barbaque. Un trophée de chasse sans tête... puisque je venais de la lui faire sauter comme une vulgaire baudruche. Il ne me restait plus qu'à mettre mon pied sur le torse du misérable pour me croire en pleine épilogue de chasse africaine.
Malgré l'horreur de la situation, j'étais satisfaite. J'avais quand même fait du bon boulot pour une débutante. Sans le vouloir, j'avais bien réussi mon coup.

*****

J'avais débarqué à Bangkok quinze jours plus tôt. J'avais fui ma campagne verdoyante comme d'autres avaient fui la peste autrefois. Ma disparition faisait la une de tous les journaux : "disparition de la fille du milliardaire Getas : enlèvement, fugue, la famille retourne ciel et terre...".
Mais ma décision était prise. Je n'avais plus rien à faire parmi eux et d'ailleurs, je n'avais jamais rien eu à faire avec ces gens-là. J'étouffais dans ces draps de soie, couvée par des gardes du corps carrés comme des malabars et froids comme de la glace.
Dans mon sac à dos, j'avais glissé quelques sous-vêtements, deux tee-shirts, un jean et un Kway. Mon avion allait bientôt décoller. Personne n'était au courant de mon départ. J'avais pris un vol de dernière minute et j'étais tombée sur la Thaïlande. Destination idéale pour m'envoler ensuite vers de plus lointains horizons.
En sortant de l'aéroport surdimensionné et ultra-climatisé de Bangkok, j'avais eu l'impression que le ciel allait me tomber sur la tête. La chaleur était presque suffocante. On était en plein mois de novembre. Le mois des Morts. Je connaissais bien le pays et je l'aimais profondément tout comme ses habitants. Je me disais toujours qu'un jour, je finirais ma vie quelque part par là. Mais pour être honnête, j'étais loin d'imaginer une retraite comme celle qui m'attendait. Je me voyais vieille et usée, la peau tannée par le soleil, en train de manger du poisson séché sur une plage de rêve. En fait, tout au long de ce que j'appelle désormais ma première vie, c'est moi qui séchais. Au fur et à mesure, je me ratatinais comme une merde au soleil. Comme j'aurais aimé qu'un pied gauche me marche dessus. Je n'en pouvais plus. Je n'étais pas de leur monde, il y avait eu une erreur dans le casting.
Mais en arrivant au pays du sourire, j'ai retrouvé le mien. Avant d'atteindre Kao San Road, j'avais abandonné mon taxi pour un touc-touc. J'avais envie de rire. Le petit engin filait sur le grand pont. On faisait des sauts. Le conducteur en mettait une couche supplémentaire à chaque fois que je laissais échapper un éclat de rire. Il enroulait du câble pour aller encore plus vite et se retournait de temps en temps pour voir si je me marrais toujours autant.
Sur le parcours, je reconnaissais tout. Les temples, les jardins, les marchés où étaient alignés des fruits et légumes en pyramide, le parfum des épices et ces insectes grillés à grignoter comme des pépites. Oh, non... je n'avais rien oublié.
Nous avons finalement stoppé chez Joe Guest House après avoir traversé une foule de touristes attablés dans les nombreux bars à la queue leu leu tandis que les Thaïs s'activaient comme des fourmis devant leurs étales de pancake ou leurs petites échoppes de souvenirs. Kao San Road regorgeait de marchands en tout genre, de vendeurs de CD piratés, de bracelets tressés, de bijoux en argent médiocre, d'appareils électroniques, de montres ou de tee-shirts bariolés.
A huit heures du mat', il était encore trop tôt pour espérer trouver une piaule libre. Dans le jardin ombragé de Joe, j'ai donc squatté une table en pierre entourée d'un banc. Une jeune fille m'a proposé un thé. Pendant que l'eau bouillait, j'ai filé dans la rue pleine de monde. Un garçon, la main agile, retournait des crêpes qu'il chargeait de banane et de lait concentré. J'en ai pris deux, j'avais faim. Plus de quinze heures de vol dans une carlingue, ça finit par creuser. A quelques pas de lui, une femme plus âgée, faisait cuire ses brochettes de porc, de poulet et d'intestins.
Pour la première fois de ma vie, je me sentais vivante.

*****

J'avais le temps. Maintenant, plus rien ne pressait. Avant, j'aurai fui Bangkok en moins d'une. Il y avait bien mieux à faire et à voir que cette mégapole parfumée au gaz carbonique, aux allures tapineuses pour un tourisme douteux.
Au bout de quelques jours, j'avais trouvé mes marques et pris quelques petites habitudes. D'abord le petit déj' chez Joe, son omelette farcie de riz et légumes frits arrosée de thé. Après, je flânais dans la ville. Appareil-photo en bandoulière, j'immortalisais des instants de vie. Le soir, je me fondais dans une faune de noctambules peu conventionnelle. Arpentant les quartiers chauds, j'en voyais de toutes les couleurs, souvent avec horreur et dégoût.
C'est comme ça que l'idée m'est venue.
Je venais de terminer un bol de soupe sur le trottoir. Il était déjà plus de minuit. Je n'avais toujours pas sommeil. Insomniaque de nature, je ne cherchais plus à lutter. Au contraire, j'avais appris à remplir mes nuits. A m'occuper. Et à Bangkok, on avait vraiment l'impression que tout le monde était insomniaque. Je me sentais moins seule.
Du côté de Pat Pong, le quartier super chaud de la ville où la prostitution est une institution, il y a un marché de nuit. Je décidais d'y faire un tour. Cette année, je ne m'encombrerai pas de souvenirs pour les copains, puisque je ne reviendrai pas. C'est là que j'ai croisé la route de ce gros touriste dégoulinant qui tenait par la main un petit garçon résigné faisant bonne figure devant la petite voiture métallique qu'il venait de lui acheter. Alors, tranquillement, je suis partie à la chasse du premier trophée de ma nouvelle vie.

PRIX

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Michel Allowin · il y a
Noir. Thème vengeur.
Je vous invite à jeter un œil sur ma contribution au même concours (ambiance western mâtiné de fantastique) :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/celle-qui-toujours-survient-1

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Mary Ménoire Buttigieg · il y a
Merci de votre visite. Je passerai vous lire avec plaisir.
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Usus · il y a
Écriture moderne et dépaysement garanti pour moi qui ne connait pas l’extrême orient. merci pour cette bluette moraliste en diable!!!!!!!!!!!!!!!
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Mary Ménoire Buttigieg · il y a
Vous êtes trop bon cher Usus ! Merci beaucoup d'être passé me lire !
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Evaprud · il y a
Cette histoire est traité comme un film - des images, des sons, des odeurs et on suit avec plaisir le déroulé sans se poser de question sur la fin qui m'a foi justifie presque le crime! bravo j'ai beaucoup aimé
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Mary Ménoire Buttigieg · il y a
Merci beaucoup Evaprud !
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Ondine Sorini · il y a
Très bien écrit, idée intéressante et un petit tour par Bangkok qui fait toujours du bien, malgré l'envers de son décor....
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Mary Ménoire Buttigieg · il y a
Merci Ondine Sorini pour votre commentaire.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Encore un texte que j'avais hélas manqué ! Bien construit, haletant et avec un personnage d'une épaisseur rare ! Bravo !!!
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Mary Ménoire Buttigieg · il y a
Merci beaucoup ! Je suis ravie que le texte vous ait plu !
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Mary Ménoire Buttigieg · il y a
Merci Florane pour vos remarques constructives. Je suis toujours preneuse ! Cela m'aide à progresser. Pour ce qui est du voyage, j'aime beaucoup l'Asie et je m'y sens très bien et souvent inspirée. Quant à mon histoire, les impératifs "court et noir" m'ont obligée à aller à l'essentiel. Encore merci et au plaisir de vous lire.
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Florane · il y a
ça alors, j'ai déclenché le '69' ieme Vote :-)
Je trouve votre écriture très agréable. La construction est bien menée. On est vraiment en attente de connaître les circonstances qui ont amené votre héroïne à tuer. On découvre, à la fin sa singulière retraite.
Le passage de la retraite et de sa première vie mériterait je pense d'être repris. Son articulation est bizarre par rapport au reste du texte.. malgré l'effet de style sur 'sécher', le flash back sur la première vie déroute un peu à la première lecture.
Votre description de Bangkok nous plonge facilement dans son atmosphère; même sans y être allé, avec les seuls repères que j'en ai par la télévision ou des films d'actions, vous nous y amenez bien, malgré les travers de cette ville, on s'y sent bien et même en sécurité.
La chute est très bonne et ouvre au débat

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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour l'humour noir, l'intrigue, le suspense et cette chute qui nous donne des frissons ! Mon vote !
Bonsoir, mon œuvre,“Kidnapping”, est en Finale pour le Prix Court
et Noir 2017. Je vous invite à venir la lire et la soutenir si le cœur vous en dit.
Merci d’avance et bonne soirée !

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Mary Ménoire Buttigieg · il y a
Le vote arrive trop tard mais l'essentiel est que vous ayez apprécié ce texte. Bonne chance à vous ! Et merci de votre soutien.
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Keith Simmonds · il y a
Merci bien, MPB !
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Odile Duchamp Labbé · il y a
J'ai voté je vous laisserai mon avis ce soir
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Mary Ménoire Buttigieg · il y a
Merci, c'est gentil ! Il me tarde de savoir ce que vous en pensez ! Bonne journée :-))
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Doria Lescure · il y a
Bonjour MPB,
Il y a tout ce qu'il faut dans ce récit, du suspense, une atmosphère qui poisse, des odeurs et des couleurs, un rythme qui va crescendo et une héroïne, dont on ne sait qu'elle est "elle" seulement au second paragraphe. C'est d'autant plus prenant qu'on ne découvre le mobile qu'à la fin du récit. Bravo, c'est ce que j'appelle une efficace et vibrante courte nouvelle ! Voici mes votes !

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Mary Ménoire Buttigieg · il y a
Bonjour Doria Lescure et merci beaucoup ! C'est super sympa. A bientôt !
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