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La petite vendeuse de Brume

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Nihal

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Ses yeux de verre regardaient passer les heures.

Elle était là, assise contre la pierre froide, elle attendait. Elle était seule sur sa petite planète. La tête légèrement inclinée sur le côté, les pieds se balançant dans le flou, elle était ce silence que l’on n’entend pas. Le monde était bien vide. Le monde était trop grand.

Elle semblait perdue. Ses grands yeux d’enfant cherchaient dans le creux du ciel, un endroit pour se reposer, fuir. Elle rêvait de pouvoir creuser ce bleu, si pur, quand venait le jour. Elle rêvait de pouvoir se fondre dans ce noir, si doux, quand venait le soir. Elle ne voulait rien d’autre. Elle vendait ses rêves.

Devant la grille de cet immense parc, elle attendait. Le jour, la nuit aussi. Elle était patiente. Un petit panier à la main, elle les regardait venir, surtout ceux qu’elle ne connaissait pas. Ces autres aux visages si différents, aux yeux toujours remplis de ces choses qu’elle n'avait jamais vues. Ces choses qui venaient d’ailleurs ; de leur monde à eux, de l’autre côté de ce parc, de l’autre côté de cette ville, de l’autre côté de ce monde... sur une autre planète, loin, très loin de la sienne. En les regardant, elle pouvait les apercevoir, ces univers, bien cachés en eux. Certains étaient blancs, d’autres noirs, d’autres encore étaient emplis de couleur. Il y avait les fleurs, les forêts, les montagnes, l’eau, la mer, la lumière, l’ombre, et l’entre-deux, toujours. Il y avait des chants, des danses, des cris, des larmes, des douleurs et beaucoup de chaleur. Et puis, il y avait ses rêves.

Elle les attendait là, devant la grille de ce petit parc. Elle aimait lire leurs histoires au fond de leurs pupilles. Mais ce qu’elle aimait le plus, c’était leurs sourires. C’était la lumière qui peignait leurs visages et la vie qui les parcourait, toujours.

Avant qu’ils ne sortent du jardin, elle les retenait, juste un instant. Elle ne voulait pas les garder plus longtemps, elle voulait les voir s’en aller là-bas. Là où elle n’allait pas. Elle les retenait et elle déposait dans la main de chacun, une petite boîte de métal. Juste, une petite boîte. Un souvenir de ce lieu contre leur venue, les rêves qui arpentaient le parc morne et solitaire contre un regard. Ses rêves contre un sourire. Comprenaient-ils vraiment ce qu’il y avait dans ces boîtes ; ce qu’il y avait au milieu de tous ces nuages et ces songes de brume ? Elle ne le su jamais. Car toujours, ils souriaient, et ils s’en allaient, comme un courant d’air. Ils fuyaient vers la vie, ils retournaient dans leurs mondes de couleurs. Alors, elle posait son panier, vide. Elle allait dans le parc et là-bas, le dos contre une pierre, elle écoutait le silence. Elle écoutait la terre respirer sous ses pieds, elle regardait le vent danser, valser avec les feuilles mortes qui jonchaient le sol. Elle resta là, immobile. Et elle les entendait enfin chanter. Les pierres chantaient, elles récitaient des comptines, elles contaient des histoires, leurs histoires, elles racontaient la vie, celle qui avait appartenu, avant, aux cœurs qui dormaient sous terre. Elle, elle rêvait pour les autres. Et lorsque le chant fut terminé, elle se releva, avec dans ses bras, des petites boîtes de métal. Elle sortit du parc et elle remplit son panier.

Le jour renaissait de ses cendres. Devant la grille du petit cimetière, elle regardait le ciel. Combien de mondes cachait-il ? Elle attendit, encore. Seule dans la lumière du matin, elle sentit les rayons du soleil traverser son corps de fumé. Le temps aujourd’hui allait être chaleureux. Il n’aurait pas besoin d’elle. L’air vif et amusé fit danser ses cheveux de nuage. Elle sourit. Le monde la chassait. Comme la rosée qui fondrait au soleil, le vent l’effacera lentement, pour l’emporter vers d’autres mondes. Le panier à la main, plein de rêve, plein de pensées impermanentes, plein d'univers éphémères, elle s’éloigna du cimetière. Le chant des tombes lui manquerait. Mais dès cette nuit elle reviendrait, quand la fraîcheur régnera dans les champs, quand le vent soulèvera sa robe de coton, appelant le brouillard. A cet instant, elle s'en allait, loin de tout ce qu'elle ne pouvait saisir. Dans la campagne silencieuse, la petite vendeuse de Brume s’évapora.

Elle n’était plus là, assise contre la pierre froide, sa présence était absente. Elle était toujours seule sur sa petite planète. La tête effacée par la brise, les pieds se balançant au-dessus d’un monde aveugle, elle était la brume, celle que l’on ne voit pas. Le monde était bien vide. Le monde était trop grand. Mais qui pourrait dire qu’il en n’existe qu’un ?

Ses yeux de verre s’étaient éteints, pour s’ouvrir sur un autre univers. Le sien, peut-être.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Nihal · il y a
Merci beaucoup pour votre soutien ! Je suis heureuse de voir que vous avez autant aimé ma petite vendeuse de Brume ! Je vais tout de suite aller découvrir ce que vous me proposez, car je crois ne pas avoir tout compris.
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Jeanne · il y a
Une charmante Petite vendeuse de brume que j’ai infiniment appréciée comme vous le savez chère Nihal. Si vous désirez vous évader dans l’espace-temps, côtoyer un instant trous de vers, quasars et autres mystères de l’univers, venez vous glisser dans les vapeurs d’une Brume de lune. Pour l’heure, je vous dis belle journée et à tantôt.
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Nihal · il y a
Merci beaucoup Jeanne ! Vos commentaires me font toujours autant plaisir. Je vous souhaite également une très belle journée !
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Jeanne · il y a
Tout le plaisir est pour moi Nihal. Belle soirée et à tantôt sur ma Brume de lune.
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Romain Bellail · il y a
Poésie et cosmologie des rêves. D'où viennent les rêves, où vont les rêves ? D'où venons nous et où allons nous avec nos rêves ? Jusqu'où pouvons nous aller en rêvant ? Ses yeux de vers se sont éteints, pour s'ouvrir sur un autre univers ? Ainsi vous refermez le trou de ver...
"Un trou de ver est, en physique, un objet hypothétique qui relierait deux feuillets distincts ou deux régions distinctes de l'espace-temps et se manifesterait, d'un côté, comme un trou noir et, de l'autre côté, comme un trou blanc"*.
* Définition trouvée sur internet.

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Nihal · il y a
C'est très intéressant ! Je ne connaissais pas "le trou de ver", je trouve qu'il est toujours très enrichissant d'apprendre, merci beaucoup Rombel. Je retiendrai ma leçon !
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote.
Je suis aussi en compétition :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Nihal · il y a
Merci beaucoup Yann Olivier ! J'irai vous lire avec grand plaisir.
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Richard Laurence · il y a
Plutôt qu'un récit, vous nous offrez-là un joli poème en prose plein de mélancolie d'où se dégage un profond sentiment de solitude, à la croisé du Petit Prince et de la Petite Marchande d'allumette d'Andersen... Votre petite vendeuse de brume attend ("Elle attendait", "elle les attendait là", "elle attendit, encore") et observe le monde ("ses yeux de verre regardaient", "ses grands yeux d'enfant cherchaient...", "elle les regardait venir", "elle regardait le vent danser"). Elle écoute aussi, parfois, des sons venus d'ailleurs, de son univers à elle ("elle écoutait le silence", "elle écoutait la terre", "elle entendait [les pierres chanter]"). Elle distribue des petits bouts de son univers, bien emballés dans des petites boîtes de métal... mais personne ne la comprend et personne ne la rejoint sur sa petite planète solitaire et elle a froid, comme la petite marchande d'Andersen, et finit par s'évanouir dans la brume, sans que personne ne le remarque... Très triste mais très beau, ce texte nous parle de la difficulté que l'on éprouve parfois à communiquer avec les autres, je veux dire à communiquer vraiment... d'âme à âme... Mais, la littérature sert précisément à cela ;) Bravo !
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Nihal · il y a
Merci beaucoup ! C'est une très belle analyse littéraire et sentimentale de mon texte que vous m'offrez là. Vous donnez du sens là où je n'en ai moi-même pas trouvé. Il est vrai que la communication est pour moi un thème qui me tiens à cœur et qui je pense, est l'obstacle le plus difficile à surmonter (J'en connais bien les conséquences par ailleurs). J'apprécie beaucoup votre commentaire car il illustre l'intense réflexion que ma petite vendeuse vous a offerte et ce que vous pouvez en retirer. C'est pour ça que j'écris, et en vous lisant, j'ai le sentiment que je ne le fais pas pour rien ! ;)
Encore merci Richard Laurence pour votre avis, il m'est très précieux !

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Yann Suerte · il y a
Votre texte m’a touché...Enormément. Merci...Amicalement Yann
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Nihal · il y a
Merci à vous Yann ! Votre commentaire me fais chaud au cœur !
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Miraje · il y a
Une brume où flotte un nuage de tendresse entouré de poésie.
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Nihal · il y a
Merci beaucoup Miraje !
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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

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Nihal · il y a
Merci infiniment ! Je suis ravie par cette proposition. J'irai avec grand plaisir passer votre frontière ! Je vous souhaite aussi une très belle année !
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Didier Lemoine · il y a
Bon texte. Mes voix pour vous. Si cela vous tente, vous pouvez visiter "La princesse Alexandra", en route pour le prix IMAGINARIUS. Peut-être même aurez-vous envie de voter pour elle. Commencez par lire cette petite histoire. C'est ici : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-princesse-alexandra
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Nihal · il y a
Merci beaucoup ! J'irai rencontrer votre princesse avec grand plaisir !
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JACB · il y a
Jolie passeuse de rêves pour les âmes disparues. bonne chance Nihal!
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Nihal · il y a
Merci beaucoup JACB !!
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