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La petite princesse

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Marie

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1) N’ayez pas peur ! Je ne vais pas vous demander de me dessiner un mouton. Le dessin, ce n’est pas mon truc. Ce que j’aimerais, ce serait plutôt que vous me racontiez une histoire. Et si vous ne savez ou n’osez pas, vous n’avez qu’à murmurer un mot. J’ai de l’imagination, dites seulement une parole et je me lancerais. Ce qui m’étonne, ce qui me sidère même, c’est que votre langue commence par un « je », trônant en roi sur les autres sujets. Personnellement, je me verrais plutôt comme la somme – la conjugaison – de tous les autres pronoms. Mais, soit, c’est ainsi, je passe la première. Vue de l’extérieur, je veux dire, physiquement, je vous laisse entière liberté pour m’imaginer. Belle, moche, jeune, vieille, à talons, en espadrille, en baskets, avec ou sans lunettes, blonde, brune, ma couleur préférée sera la vôtre. C’est ce qu’on pourrait appeler un portrait en creux, rempli de tous vos possibles. Inventer ce qu’il vous plaira, et je vous suivrai, fidèle comme une ombre, jusqu’à destination ! Mon frère me l’a tellement rabâché : « l’essentiel est invisible pour les yeux. On ne voit bien qu’avec le cœur. » Et là, vous vous dites, quel scoop incroyable ! Le petit prince a une petite sœur ! Je vous arrête tout de suite. Qu’est-ce qui vous fait croire que je suis la plus jeune ? Pourquoi je ne pourrais pas être l’aînée ? Ensuite, l’idée de fratrie vous ramène à des dimensions spatio-temporelles, alors que sur cette planète, disons que le temps et l’espace sont vraiment très, très approximatifs, et en fait, assez insignifiants. Ainsi, dans les yeux de mon frère, j’étais une rose, un peu prétentieuse, beaucoup sous cloche. En fait, il se trompait. J’étais une petite princesse à cape rouge. Les épines, c’est juste que j’avais peur. C’était le moyen que j’avais trouvé pour me protéger. Le seul point commun véritable entre la fleur et moi, c’est le prénom. Je m’appelle Rose, que cela vous plaise ou non. Et mon frère, vu de ma pupille, c’était un splendide soleil vert, toujours prêt à chevaucher les étoiles. Et si vous saviez comme je l’enviais, de dessous ma verrière... La course aux étoiles... Je rêvais d’y participer ! Aussi, décidai-je de me laisser conter autrement, par les autres pronoms, pour enfin, advenir.

2) Tu m’étonneras toujours. Je comprends que le petit prince soit parti, par un lever de soleil, Te chercher. Je croyais avoir un coup d’avance ; je suis enracinée dans l’instant, ce qui m’évite bien des voyages inutiles. J’aime me concentrer sur le basculement intime et la pousse légère, cette imperceptible élévation que l’on ressent parfois avec un sens caché. Je prenais mon pied à vivre mon sort de voyageuse (presque) immobile. Au cours de cette épopée, point de rencontre de personnages fabuleux et romanesques à souhait. C’était parfaitement calme autour de moi. On aurait entendu des mouches voler, s’il y en avait eu sur cette planète. C’est alors que Tu es venu à ma rencontre. Le petit prince t’aurait, lui, immédiatement accueilli avec une salutation au soleil. Mais, moi, enfermée sous mon globe, et toi qui toquait à la porte... J’étais affolée. Comment faire pour T’ouvrir? Je voulais tellement me laisser apprivoiser et éclairer par Toi, la source de toute lumière. J’avais déjà trouvé ma devise de Rose émancipée : aile et luis ! Au fond, c’est vrai, je reconnais que j’étais un peu jalouse, que mes racines me faisaient parfois l’effet de chaînes, et que j’étouffais de plus en plus sous cette chape de plomb. L’effet de serre en miniature, si vous voyez ce que je veux dire...

3) Alors, je l’ai appelé, lui, mon frère, l’absent, l’envolé. Lui saurait comment ôter le couvercle qui me privait de Ta clarté. Il saurait dessiner la clé de cette geôle transparente. J’ai cherché dans tout le champ quantique, et mon âme a retrouvé la sienne dans le désert. Il a entendu mon cri d’au secours jaillir entre les grains de sable. Et là, j’avoue qu’il ne m’a pas déçu. Ni une, ni deux, il a tout lâché, son apparence de petit prince enchanteur, les grains de blé, son renard et son ami. Avec ses omoplates décollées et son trapèze d’artiste, il s’est envolé au travers d’un trou noir au soir d’un coucher de soleil époustouflant. Il s’est approché, près, plus près, m’a souri, et puis... plus rien. Il n’a rien fait d’autre que m’offrir ce sourire, et s’est aussitôt après comme évaporé. Alors, quoi ? Je me suis énervée. Il n’avait qu’à me libérer ! Un petit geste pour m’ôter ce plafond de verre, je ne demandais pas grand-chose. Un sourire, en quoi cela pouvait-il bien m’aider ?

4) « Ne t’inquiète pas, nous allons trouver une solution », entendit Rose au fond d’elle-même
- Nous, c’est moi et qui ? demanda craintivement Rose, sur ses gardes.
- C’est une longue histoire. Enfin, non, elle est plutôt short. Nous vivons toutes les deux dans le même sablier ; je t’envoie d’en haut des grains de mots dans l’entonnoir, et toi, en bas, tu danses à la ligne.
- Nous formons un beau couple, songea-t-elle, rêveuse. Gentille moitié, ne pourrais-tu délier mon sort par tes sentences ?
- Nous allons voir. Il n’est pas encore venu, le temps de la délivrance. Pour cela, il faut continuer, persévérer, ensemble, jusqu’à l’horizon de notre histoire...

5) Et si la clé, c’était vous, cher lecteur ? Allez, ne faites pas vos timides, on se connaît maintenant ! Si vous pouviez unir vos forces et prier ensemble pour moi... Ma montagne est toute petite, une once de graine de moutarde de foi devrait suffire... Mais croyez-vous encore à la poésie ? Les mots peuvent-ils encore réussir à soulever vos paupières ? Vos iris sont tellement aseptisées, esclaves du devoir d’être utiles. Je vous invite donc cordialement à participer à une grande levée de fonds d’un genre inédit. Il s’agit de laisser couler le superflu, maintenu à la surface artificiellement par les bouées agitées du quotidien. Il s’agit de retrouver la mer d’huile à l’intérieur, et de la laisser onduler sereinement, sans jugement. Il s’agit d’attendre, de veiller, et de laisser passer les vagues, en humant l’écume de l’instant. Il ne s’agit pas ni pêcher ni de remonter quoi que ce soit par la force, à coup de filets ou d’hameçons. Il s’agit même parfois d’accepter son état de radeau à la dérive, incapable d’épargner la tempête et la plongée sous-chagrine à son équipage le plus intime. Il s’agirait de se laisser émerveillé par l’impromptue beauté qui, finit toujours, par la grâce dont on ne sait quelle force, par remonter en surface. Oui, c’est cela. Simplement observer la joie de la levée de vos fonds intérieurs, inopinée et gratuite. Et adopter pour seule monnaie le sel de la gratitude.

6) Le temps de la méditation, j’ai senti que j’étais à deux pétales d’y arriver. Mais, aussitôt celle-ci terminée, le couvercle s’est refermé sur moi. On dirait un poisson dans un bocal au milieu d’un océan...Comment avancer plus loin dans le soulèvement ? Et si, au lieu d’un enlèvement spectaculaire, nous recherchions les minuscules. Vous savez, elles, les brèches fragiles qui font tomber les prisons en esquivant les verrous. Et c’est vrai, je n’y avais pas prêté attention jusque-là, mais, maintenant que j’ai entendu Ton appel, que j’ai reçu le signe de la joie du petit prince, et que vous m’avez donné la paix du cœur, je devine deux ou trois petites fissures microscopiques sur mon globe... Oh, elles ne sont pas très nombreuses. Mais leur zébrure d’éclair suffit à laisser passer la lumière des étoiles. Et, attentive à ces passages étroits, voilà que je perçois enfin la beauté des soleils caresser ma fleur, telle que je suis, pétales et épines comprises. Au bout du voyage, si je n’ai pas trouvé ce que je cherchais, grâce à Toi, lui, nous, vous et elles, j’ai aimé ce que j’ai trouvé... et au fond, n’est-ce pas la même chose ? A la fin de l’histoire, je fermerai les yeux, et partirai rejoindre à cloche-pied, le petit prince oublié. Vous me suivez ?

PRIX

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Keith Simmonds · il y a
Original, poétique et pleine d'imagination, cette œuvre ! Mon soutien !
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Denis Delepierre · il y a
Belle performance... J'ai beaucoup aimé le découpage de votre récit selon la logique des pronoms, c'était audacieux et très original. Je n'ai rien vu de comparable parmi les autres textes que j'ai lus, et pourtant ils étaient nombreux. Je pense que votre travail de structure mériterait davantage de voix, c'est pourquoi je vous donne toutes les miennes. On sent à travers ces lignes l'ampleur de votre réflexion quant à la narration de votre histoire, et le style n'est pas en reste: riche, fluide, aidé par un vocabulaire varié. Vous avez habilement dérivé depuis le thème du Petit Prince pour nous offrir quelque chose de frais et d'inédit. Un grand bravo à vous! J'aimerais vous convier à visiter le monde des Pêcheurs de nuages, c'est par ici https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/tranches-de-nuages J'espère que vous apprécierez. Bonne continuation et au plaisir de vous lire.
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Chantane · il y a
bon moment de lecture
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De margotin · il y a
Magnifique
Bonjour à vous!
Je vous invite à découvrir et à soutenir Nilie . Merci beaucoup

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/nilie-3

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Thierry Fauquembergue · il y a
Magnifique transposition du point de vue, et un style très poétique. Bravo ! Je vous invite à découvrir mon texte : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-maitres-reveurs
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Alice Merveille · il y a
Un texte très original... *****
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Daniel Nallade · il y a
Mes voix pour ce bon texte
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M. Iraje · il y a
Comme un numéro d'équilibriste sur un fil oublié.
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jean-Louis Tuffery · il y a
un texte poétique et origina. bravo princesse Rose
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Ginette Vijaya · il y a
Très imaginatif et le petit prince revisité avec des prolongations est une belle trouvaille .
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