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La petite fille et la brume

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Antxoka

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Deux fois déjà il avait décalé le réveil. Ça faisait vingt minutes qu’Orio essayait de sortir de son sommeil. Cette nuit avait été lourde et profonde. La moiteur épaisse, dehors, ne lui donnait pas envie de se lever. Il avait besoin de vacances. Il avait désactivé depuis longtemps l’intelligence artificielle de la maison, alors il pouvait décaler le réveil encore une fois, « personne » ne viendrait l’embêter. Orio voulait à la fois rester dans son lit, mais à la fois garder son travail. Cruel dilemme qui se répétait souvent. Chaque matin en fait. Surtout depuis qu’il y avait cette brume, depuis que le soleil était un luxe. Il s’extirpa du lit, se frotta les yeux, et alla se faire un café, à l’ancienne, un expresso. Parfois Orio se disait qu’il était bête de se mettre autant de contraintes, tout ça pour boire un bon café, et encore ! Tout ça pour ne pas faire comme les autres ! Tout ça par esprit de contradiction finalement. A quoi ça menait tout ça ? Il tassa deux doses de café dans le percolateur et tourna le bouton. Le café commençait à couler, avec une bonne odeur, une fine mousse et la promesse d’un petit déjeuner réussi. Tout ça permettrait à Orio d’aller avec courage à son travail, de traverser la brume, de mettre de l’argent de côté pour aller au soleil hors saison. Et pour une fois, faire comme tout le monde. Orio réparait des robots, il faisait des tests comportementaux et fonctionnels et réparait les failles éventuelles afin de les rendre aux propriétaires ou de les remettre sur le marché. La plupart était des petits chiens ou chats pour enfant. En bas, les robots humanoïdes n’étaient pas très courant, trop chers et avec peu d’intérêt. Pourquoi freiner des intelligences artificielles puissantes dans des corps limités calqués sur les humains ? Les humanoïdes étaient seulement pour les gosses de riches, comme le ciel bleu, comme le soleil. Mais sinon, les robots étaient partout, sous toutes les formes, dans le moindre appareil, tous, interconnectés, et ça n’avait pas été la révolution promise, ni big brother, ni la promesse d’une vie oisive. Non, seulement un monde un peu plus rapide, un peu plus sale, un peu moins humain, et sous la brume.
Orio avait la boule au ventre. Il savait que dès qu’il ouvrirait la porte il devrait s’enfoncer dans la brume, épaisse et blanche. Les humains les plus riches vivaient sur les collines, au-dessus de la brume. Mais Orio, comme, quatre-vingt-dix pourcent de la population, vivait dans la brume. Certains la supportait, d’autres étaient devenus fous, Orio était entre les deux. Angoissé, et fébrile. Cette brume blanche, artificielle, lourde, était faite pour rester en place, sauf en cas de grand vent, les plus beaux jours de l’année pour Orio. Pour lutter contre le réchauffement climatique, l’état, l’Europe, et cent vingt pays du monde avaient décidés d’installer des brumisateurs de brume lourde, pour créer cette brume blanche sensé refléter les rayons du soleil et refroidir la planète. Apparemment ça marchait, nous avions perdu 0,4°C cette année, en moyenne, la première année à la baisse depuis les années deux mille. Mais Orio n’en pouvait plus de cette brume. Il n’avait pas vu le soleil depuis trois mois, et si les prévisions météo étaient bonnes, il ne le verrait que dans deux mois et encore, pour quelques jours seulement. Sur le chemin du travail, il décida de s’arrêter à la fog tower, une tour qui alimentait la brume par le haut pour lui donner plus de blancheur, d’un côté, elle alimentait la brume, mais de l’autre, une grande vitre au-dessus de la brume permettait aux visiteurs de s’arrêter quelques minutes pour voir le soleil. Orio, s’avança vers l’entrée, mais il y avait déjà la queue. Un petit panneau mentionnait deux heures d’attente et un tarif de trente-cinq euros. Orio fit demi-tour. Les collines, campagnes, montagnes étaient inaccessibles, les plus riches avaient petit à petit tout privatisé, pour ne pas être envahis. Le soleil n’était pas à tout le monde, c’était un luxe. Orio passait devant les boutiques qui diffusaient des spots publicitaires qui ne montraient jamais la brume, mais des grands espaces verts, des ciels bleus, des soleils au zénith. Les gens qu’ils croisaient étaient soit pâles soit trop maquillés. Une fois arrivé devant son magasin, déjà deux personnes l’attendaient, une fille avec un robot chien et un jeune homme avec un très vieux robot de service. Souvent, ces robots étaient utilisés par les dealers pour éviter les scans d’identité et ne pas laisser de trace. En cas de flagrant délit il était très difficile pour la police de remonter au propriétaire. Orio s’excusa pour le retard, ne posa aucune question, ouvrit la grille et accueilla le jeune supposé dealer. Ensuite ce fût le tour de la petite fille au chien.
- Bonjour Monsieur, mon chien voudrait voir le soleil lui dit-elle.
- D’accord, comment t’appelles tu ?
- Plume.
- Moi je suis un réparateur, je ne peux pas emmener ton chien au soleil, répondit Orio.
Orio tapota sur le front du chien pour le mettre en marche, et après un wouf wouf d’accueil, il se mit à répéter :
- je veux aller au soleil Plume ! Je veux y aller avec toi ! Qui es-tu toi ? dit le chien en dirigeant son regard vers Orio.
Orio ne prit pas la peine de lui répondre et dit à Plume :
- Tu lui as parlé du soleil ?
- Oui, quand j’étais petite je vivais au soleil, et j’en parle toujours à mon chien.
- Qui t’as dit de venir ?
- Mes parents, ils sont au travail et m’ont dit d’aller voir le réparateur pour que mon chien arrêtes de parler du soleil, mais moi je veux voir le soleil, je ne veux pas réparer mon chien.
Orio se sentait mal. Orio regarda la fille déterminée, et regarda la brume blanche derrière la porte. Lui aussi il voulait voir le soleil, le ciel, voir le monde en couleur. Fuir ce gris, ce blanc, ce noir. Il voulait emmener cette petite fille sur la montagne, foncer à travers les barrières, enjamber les murs de sécurité. Voir le ciel même un instant, même juste un instant et perdre son travail. Voir le cie bleu et perdre ! Rien à perdre, tout perdre !
Le chien repris sa boucle :
- Je veux aller au soleil Plume ! Je veux aller au soleil Plume. Je veux y aller avec toi ?
Orio approcha la console du chien, tapota à deux doigts sur le front du chien, et tira la patte arrière. Après un wouf wouf d’accueil le chien regarda la petite fille et dit :
- Je suis content de te revoir Plume.
La fille avait une larme à l’œil. Le chien regarda la fille et lui demanda :
- Tu pleures Plume ? Comment puis-je t’aider ?
- Je veux aller au soleil répondit la petite fille en reniflant.
- D’accord promène moi sur la colline, nous soufflerons sur les nuages jusqu’à voir le soleil.
Plume prit le chien sous le bras et regarda Orio. Ses yeux étaient mouillés. Orio tremblait. Que pouvait-il faire ? Tout perdre ? Il fit un petit signe de tête à la fille, avec un air désolé, un aveu d’impuissance. Il fallait attendre deux mois, encore deux longs mois de brume.

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Elena Hristova · il y a
c'est un vrai plaisir de trouver le soleil en soufflant sur vos nuages
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Antxoka · il y a
Merci pour votre joli message! Je passerais sur votre page bientôt!!!
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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander (en précisant bien "avec" ou "sans" critique) et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

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Antxoka · il y a
oui oui allez y ! meilleurs vœux vous aussi
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Richard Laurence · il y a
Superbe récit d'anticipation sur le thème de la fracture sociale et traitement très original du sujet avec cette brume artificielle destinée à freiner les effets du réchauffement climatique. Le récit est très bien construit. La première partie débute par le dilemme inaugural du héros qui résume bien le sujet et permet au lecteur de s'identifier d'emblée au héros (nous connaissons tous ce dilemme du matin : dormir encore ou garder son travail !) puis elle nous décrit avec beaucoup de détails un univers futuriste très original et convainquant tout en commençant à nous raconter l'histoire d'Orio : après s'être finalement levé, il se prépare un café, puis prend le chemin de son travail, s'arrête devant la Fog Tower, hésite à monter voir le soleil, renonce, puis arrive à sa boutique. Alors, commence la deuxième partie : le récit de la rencontre d'Orio avec la petite fille au chien qui veut aller voir le soleil... Et enfin, la chute, vraiment très touchante, avec cet aveu d'impuissance du héros face à la détresse de la petite fille. Vraiment un excellent texte. Tout est là et il n'y a rien à ajouter, si ce n'est que vous allez certainement adorer le texte de Jabberwock Heart : "Errance", qui reprend l'idée de l'exploitation de l'homme par une brume au service des plus riches dans un monde futur tout aussi sinistre que celui que vous décrivez. Mon univers est un peu différent, de la SF plus que de l'anticipation, mais je serai heureux d'avoir votre avis sur mon texte, si le coeur vous en dit...
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Alizée Villemin · il y a
Bravo pour cette nouvelle originale et un poil angoissante... vous avez mes voix :) Je participe également à ce prix, n'hésitez pas à passer voir ma nouvelle http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-prix-a-payer ;) Bonne continuation !
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Jean Calbrix · il y a
Fort bien vu ce TTC tout à fait dans le thème et avec une satire sociétale pertinente : à quel dérive va conduire toutes ces privatisations ? Bravo, Antxoka ! +5
Je vous invite à aller lire mon sonnet Mumba sur le sort d'un migrant : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba

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Yann Olivier · il y a
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Ode Colin · il y a
ah peuchère ! Un texte bien écrit, de la science fiction ou dystopie qui pourrait bien devenir réalité ... avec toujours les riches sous le soleil ;-) (j'adore le chien robot)
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Jean Jouteur · il y a
Qu'en sera t'il de demain ? Qu'en sera t'il du soleil et de ses créatures ? La réponse que vous proposez est d'une glaçante beauté !
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Rol Mastro · il y a
voilà une belle œuvre de l'esprit
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