La petite fille de papier bulle

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Bonjour, Je me présente...Moi, c'est JD alias JiJinou. J'aime tout...Et, son contraire! Je vais, je viens, je vis et j'écris pour le plaisi  [+]

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Hannah était la préférée de son papa. Il lui pardonnait toutes ses excentricités même les plus dangereuses. Brillante, vive, lumineuse, il n’y avait pas de mots assez forts pour qualifier ce joyau façonné à son image. Elle cachait pourtant un profond mal-être, une rage contenue qui ne demandait qu’à exploser.

Ils passaient les étés à Propriano dans leur villa ultra-sécurisée du bord de mer. Ce cadre idyllique masquait parfaitement l’oppressant huis-clos familial instauré par la figure paternelle. Isolé dans sa forteresse, loin des regards, le maître des lieux pouvait contrôler leurs faits et gestes sous couvert d’une respectabilité de façade.
Lorsque l’imposante comtoise du salon sonnait les douze coups de midi, l’étrange famille parfaite sortait de sa torpeur. Le soleil positionné à son zénith guidait alors les dominants, suivis par la mère et le frère tapis dans leurs ombres, vers la magnifique plage de Capu Laurosu. Aux heures les plus chaudes, ils étaient seuls au monde sur cette immense étendue sableuse vibrante de soleil.

Hannah avait sa tête des mauvais jours. Elle devint hystérique lorsque le père s’avança pour l’enduire de crème solaire. Très agitée, secouée de sanglots étranglés, elle le frappa en pleine poitrine en hurlant qu’elle ne supportait plus le contact de cette substance gluante sur sa peau. Troublée par ce comportement indécent, la mère lui fit signe de se taire sans intervenir directement. Le père stupéfait l’empoigna si fort que des marques apparurent sur ses avants bras. L’atmosphère était électrique. Pour venir en aide à sa sœur adorée, le petit frère proposa son corps en sacrifice subissant les frictions intenses et haineuses d’un géniteur qui l’avait toujours méprisé.

Hannah s’éloigna oubliant aussitôt l’incident. Sous le soleil enflammé de corse, elle se plongea corps et âme dans sa lecture des contes d’Andersen. Ce livre de chevet offert par sa grand-mère, décédée sans bruit sur cette île de beauté qu’elle chérissait, avait changé sa vie. La dédicace inscrite sur la page de garde lui chavirait le cœur à chaque fois : « A ma petite fille aux allumettes... Puisses-tu un jour pardonner et trouver la paix... ». Juste en dessous, son aïeule avait ajouté à l'attention de son petit-fils : « N’oublie jamais mon garçon que le vilain petit canard de la famille fera le plus beau des cygnes... ». La sueur plombait ses paupières lourdes et collantes. Les mots d’Andersen et de sa grand-mère dansaient devant ses yeux. Elle savourait ce moment de pure confusion où plus rien n’avait d’importance.
A l’heure du goûter, dérangés par les cris joyeux des enfants en vacances, la famille quittait précipitamment ce coin de paradis. Il était temps de rentrer. Perclus de méchants coups de soleil, le corps d’Hannah prit ses couleurs écarlates dès le seuil de la porte franchi. Elle entamait, sous le regard inquiet de son frère, sa toute première mue d’été.

Les jours suivants, ses parents l’obligeant à rester cloîtrer dans la maison, elle s’échappa pour ne revenir qu’à la nuit tombée. Son enveloppe corporelle avait presque muté sous les coups du butoir du soleil. Ce qui n’était au début qu’une étreinte chaleureuse devint un corps-à-corps passionné, une danse macabre dont l’issue serait forcément tragique. Agacé, le père l’enferma de force dans une des chambres sous les toits. Il décida ce jour-là d’oublier définitivement ses enfants, ses ingrats qui lui rendaient la vie impossible !
Terrassée par la fièvre, les maux de tête et les vomissements, elle gardait le lit toute la journée. Seul son petit frère était autorisé à l’approcher. Les parents eux n’avaient droit qu’aux injures et menaces hurlées à travers la porte close de son antre. Hannah ressemblait alors à une véritable héroïne d’Andersen. Le vilain petit canard l’avait rebaptisée la petite fille de papier bulles. Son corps, recouvert de cloques, lui rappelait cet emballage bosselé sur lequel ils s’amusaient à crever les milliers de bulles en plastique. L’idée d’être associée à ce matériau atypique lui plaisait beaucoup. Elle avait finalement proposé à son petit frère d’exploser certaines de ses cloques les plus urticantes et inaccessibles. Elle lui permit aussi de peler ses peaux mortes pour que son corps puisse enfin respirer. Le cadet timoré, aux gestes hésitants, repoussait toujours plus loin les limites encouragé par Hannah qui trouvait ces jeux de massacres follement drôles.

Pendant des années, elle s’imposa le même rituel solaire provoquant des brûlures toujours plus profondes. Sa peau vieillissait de façon incontrôlée. Ridée, craquelée, elle avait l’aspect d’un terrain en friche qui jamais ne connaitra les caresses et la sensualité d’un effleurement amoureux. L’annonce de sa mort prochaine ne surprit personne. La jeune femme cohabitait depuis quelques mois avec son mélanome. Le petit malin s’était caché sous un grain de beauté en forme de lune épousant parfaitement la courbe ombragée de son sein gauche. Pour Hannah, c’était un juste retour des choses ! L’astre bienveillant réclamait son dû. Mais, avant de tirer sa révérence, elle souhaitait retourner à Capu Laurosu, sentir une dernière fois la chaleur intense du soleil corse sur sa peau.

Soutenue par son frère, elle s’installa confortablement face à lui. Sous cinquante degrés à l’ombre d’un pin parasol, elle crut entendre les douze coups de midi sonner à la maudite comtoise. Elle ferma ses yeux injectés de sang. La petite fille de papier bulle repensa à tous ses étés de souffrances salvatrices, au génie d’Andersen, à son frère devenu un cygne majestueux, prêt à s’envoler. Elle avait froid, si froid à l’intérieur ! Alors, le soleil s’inclina pour déposer un ultime rayon sur sa protégée. Il avait toujours été son meilleur ennemi. Celui qui avait rendu son corps répugnant et nuisible pour mieux repousser les assauts de ce père incestueux.
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Image de Amandine B.
Amandine B. · il y a
Punaise !! Excellent !! Niveau psychologique et trame de l'histoire, j'ai adoré ! Le titre m'avait beaucoup plu et rendu curieuse et ben je ne suis pas déçue du tout !
Vraiment captivante, le genre d'histoire qui reste dans la tête après la lecture ... bravo !

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jusyfa *** Julien · il y a
Un très bon texte, le fond et la forme sont excellents, bravo !
Bonjour JD , vous m'avez lu et j'ai apprécié plusieurs de vos textes, sans vouloir vous obliger, je vous propose :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/un-nombre-d-or-revelateur
Actuellement en finale.
Julien.

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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Une chute qui transforme totalement le récit. Poignant !
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Henri Calicheno · il y a
Superbe
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Benjamin Meduris · il y a
Original et porté par ou une écriture travaillée. Bravo !
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Hervé Poudat · il y a
Je viens de sortir d'un méchant mélanome (mais ne sont-ils pas tous méchants ?) et votre nouvelle me renvoie à l'enfance et aux plaques de peau morte que je m'arrachais sur tout le corps. Vous avez raison, le soleil est notre meilleur ennemi. Mais à l'époque on ne le savait pas. Très beau texte, insupportables mots.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-maitre-des-histoires

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michel jarrié · il y a
Ecrit douloureux et révoltant. Hélas !
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Albane Charieau · il y a
Pauvre petit frère, il va se sentir bien seul maintenant.
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La luciole · il y a
C'est bouleversant.
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JD Valentine · il y a
Merci beaucoup.
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Thierry Schultz · il y a
Terrible cette histoire, la chute nous prend par surprise et le thème est habilement abordé. Quel dommage que je n'ai pas vu ce récit plus tôt, cette fournaise là méritait mieux !