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La petite Fayette

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Me voilà revenu au pays. Je viens de revoir l’étang, près de la vieille maison abandonnée depuis longtemps.
J’aime mon pays. J’aime surtout ses brumes. Qui n’a jamais vu les brumes de mon pays ne sait pas les mystères dont la vie nous entoure. Autant elles dérobent à la vue les êtres et les choses, autant elles révèlent à l’âme les souvenirs et les secrets enfouis.
C’était du temps de mon enfance. Ma mère m’élevait seule depuis que mon père avait disparu l’année de ma naissance. Mais la chaleur de notre petite maison, le plaisir quotidien de muser dans les prés et les bois et les longues rêveries au bord de l’étang suffisaient à mon bonheur. Et puis il y avait la petite Fayette.
La petite Fayette, comme tout le monde l’appelait au village. Elle avait mon âge. Elle habitait ce qu’on désignait pompeusement du nom de « château », et qui n’était à tout prendre qu’une grosse maison forte. Mais du haut de mes sept ans le vieux propriétaire, toujours botté et barbu, à qui l’on adressait du « Monsieur le Comte », faisait figure de roi d’Irlande, et sa petite fille était tout naturellement pour moi une princesse. Une princesse un peu triste, il est vrai, un peu étrange aussi.
Il faut vous dire qu’elle était l’enfant de l’unique fille du comte, restée célibataire, et qui ne quittait la chambre que pour de mélancoliques promenades jusqu’à l’étang, où elle passait de longues heures à fixer d’un regard absent l’eau vaporeuse. De la mère de Fayette, on ne parlait jamais à la maison, pas plus que de la disparition de mon père. Mais dans le petit monde qui se retrouvait au lavoir ou au bistrot du village, les ragots allaient bon train, cessant étrangement dès que l’on me voyait.
La petite Fayette avait cette particularité que depuis sa naissance elle ne dormait pas, ou très mal. Au berceau déjà elle pleurait toutes les nuits. Enfant, elle était constamment réveillée par des cauchemars. On la disait dans le patois local un peu faée, d’où le surnom qu’on lui avait donné. Mais tous l’aimaient bien. Aussi femmes et hommes, jeunes et vieux de toutes conditions avaient-ils pris l’habitude de monter au château et de se relayer auprès de son lit pour la rassurer par leur présence et surtout pour la divertir en lui racontant des histoires ou en lui chantant des chansons. Je venais donc d’avoir sept ans, lorsque Fayette demanda un jour à ce que ce soit moi qui vînt à son chevet. J’en fus atterré : des histoires, je n’en connaissais pas, et non plus des chansons. Ma mère me dit alors : « Eh bien, je vais t’en apprendre une. » Et elle se mit à chanter une chanson que j’entendais pour la première fois. C’était une chanson triste, où il était question d’une petite fille qui n’a jamais connu son père. Et ma mère la chanta encore et encore, me la faisant répéter à travers mes larmes jusqu’à ce que je la susse parfaitement.
Le soir du lendemain, je me rendis au château, et je fus introduit dans la chambre de Fayette. Nous nous connaissions bien, pour nous retrouver très souvent au bord de l’étang, où nous nous imaginions naïvement frère et sœur. Je l’aimais bien. Son visage était pâle comme la brume un soir de lune. Elle leva sur moi un regard triste, et me fixant de ses yeux couleur d’eau, elle me dit : « Je suis fatiguée, mais je sais que cette nuit encore je ne pourrai pas trouver le sommeil et que mes cauchemars me hanteront. Aussi raconte-moi une histoire ou chante-moi une chanson. »
Je répondis : « D’histoire, je n’en sais pas, mais de chanson j’en connais une », et je me mis d’une voix un peu tremblante à chanter cette chanson dont seul le refrain me revient :
Tu es l’enfant de mon rêve,
Une nuit tu fus conçue.
Ton père n’as jamais connu,
Il m’a laissée sur la grève.
Fadette baissa la tête, et s’abandonna comme à une longue rêverie silencieuse. Puis soudain elle se leva, se couvrit en hâte d’une cape de soie blanche et se précipita hors de la chambre. Elle ouvrit violemment la porte d’en face, et se jeta sur sa mère qu’elle secoua par les épaules en lui criant : « Mère, je veux connaître la vérité ! Qui est mon père ? Je veux le savoir ! »
Les yeux hagards, le souffle court, sa mère répondit : « Ton père... eh bien, ton père était... un chevalier... il était le plus beau et le plus vaillant chevalier que j’aie jamais vu... » Suivit un long silence. Puis sa pauvre mère se détendit, et le regard perdu comme dans un lointain souvenir elle reprit : « Un jour, par un bel après-midi de printemps, j’étais allée flâner au bord de l’étang, où je m’étais étendue sur l’herbe fraîche, à l’ombre d’une aubépine en fleurs. J’allais m’assoupir, quand j’aperçus à travers mes yeux mi-clos un chevalier qui venait dans ma direction. Son haubert brillait de mille reflets d’argent. Je fus aussitôt subjuguée par sa beauté. Il mit un genou à terre, se pencha vers moi, prit ma main, y déposa un baiser, me dit qu’il m’aimait et me demanda de l’aimer. Il était si beau, sa voix était si douce, ses gestes étaient si tendres... Quand il me quitta, je le vis se diriger vers l’étang, entrer dans l’eau, lentement s’éloigner et s’enfoncer peu à peu jusqu’à ce qu’il eût complètement disparu. Plus jamais je ne le revis. C’est ce jour-là, ma fille, que tu as été conçue.
- Mère, voilà une bien belle histoire. Je vous en remercie. Je crois que je vais enfin trouver le sommeil. »
Sur ce, Fayette se dirige vers la porte, d’où j’avais tout entendu, et me fait signe de la suivre. Mais au lieu de regagner sa chambre, elle quitte les appartements, dévale l’escalier à vis, passe la grand-porte et court jusqu’à l’étang.
Autour d’elle sa cape de soie blanche faisait comme un halo qui luisait dans la claire lueur de la lune. Elle se tint un moment immobile sur la rive, telle une fée de lumière, le regard perdu dans les miroitements de l’eau. Le silence était total. C’était comme si une immense paix nous avait enveloppés, pour l’éternité. Soudain elle fit un pas en avant, puis un autre, et entra dans l’eau. Je la vis lentement s’éloigner du bord, sa cape s’étalant à la surface de l’eau comme une nappe de brume, et s’enfoncer peu à peu jusqu’à disparaître, provoquant juste un léger remous qui vint mourir à mes pieds. J’attendis longtemps qu’elle réapparaisse, soutenu par un fol espoir, mais ce fut en vain. Fayette était retournée à son père, et avait enfin trouvé le repos.
On sonda l’étang, et l’on n’y trouva rien. On fouilla les bois, on lança des appels, en vain. Mon témoignage fut pris pour ce qu’il était, celui d’un enfant de sept ans, solitaire et rêveur. Aussi l’enquête fut-elle vite close, concluant à la disparition d’une fillette malade élevée par une mère neurasthénique et fabulatrice.
Plus tard, j’ai soupçonné que la mère de Fayette, en racontant à sa fille cette merveilleuse aventure avec un chevalier du lac soudain sorti des eaux, avait tout simplement voulu lui cacher une vérité plus prosaïque. Cette vérité, je compris qu’elle concernait mon père, quand j’appris qu’il avait été tué par le vieux garde-chasse du comte, affaire qui avait été rapidement classée au prétexte du brouillard et de la vue déclinante du tireur.
Depuis, quand les soirs de pleine lune je reviens au bord de l’étang et que se lève sur les eaux la brume argentée, je crois voir émerger la petite Fayette dans la cape de soie blanche qu’elle portait ce soir-là, dans mon imagination d’enfant. Car aujourd’hui c’est elle, ma petite sœur, qui toute la nuit me raconte des histoires.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote.
Je suis aussi en compétition :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

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LeChat73 · il y a
J'étais parti quelques jours rêver au bord l'étang de mon passé, où l'on n'a pas accès à internet. Désolé du retard à vous répondre. Merci pour vos commentaires, qui me touchent beaucoup. Prise au premier degré, ma nouvelle est un peu triste il est vrai, mais à travers les brumes de la mémoire n'est-ce pas la vie qui se manifeste dans tout son mystère et sa profondeur ?
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Klelia · il y a
Quand la légende devient réalité...
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Pascal Depresle · il y a
Un texte qui touche au fond. Mes votes. Si le cœur vous en dit mon univers vous est grand ouvert (L'héroïne - Tata Marcelle).
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Sandra Dulier · il y a
J'ai apprécié ce conte fantastique. Touchante histoire sur la filiation inconnue. Je vous invite à découvrir Boréale. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/boreale
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Mjo · il y a
Récit qui m'a évoqué la "Belle Ophélie" joli conte. Mes voix
Je vous invite à découvrir mon TTC:" Perdu dans la brume"

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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour ce récit bien écrit et émouvant ! Mes votes ! Mon récit, “Croisière”, est en lice pour le Prix 2017 Imaginarius. Une invitation à faire le voyage si vous ne craignez pas la brume épaisse en mer. Merci d’avance !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/croisiere-2

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Ghislaine Barthélémy · il y a
J'ai trouvé votre texte très beau et touchant... même s'il est fort triste ! Je vote.
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