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La petite boîte sucrée

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Robert Dorazi

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Jeudi 24 janvier 2015
Je me décide à vous écrire ce message en espérant que vous êtes bien de la famille du soldat John B. Salazar qui a combattu dans les Ardennes durant la seconde guerre mondiale. Mon message va vous sembler curieux et peut-être insolent, mais il y a trois semaines environ, le 9 janvier pour être précis, j'ai trouvé une petite boîte de métal au milieu d'un champ situé dans la banlieu de Lutrebois, où j'habite. La raison pour laquelle je marchais dans ce champ à une heure tardive n'a aucune importance, mais je crois pouvoir dire que cette boîte de métal m'a sauvé la vie. Je suis diabétique et ce jour de janvier j'ai fait une forte hypoglycémie. Il était déjà tard et la nuit était tombée depuis longtemps. Mes jambes se sont dérobées sous moi et je suis tombée. Dans ces cas là, sans aide extérieure, il est facile de perdre connaissance, ou plus. Mais surtout, à cause du gel, s'endormir dehors en plein hiver équivaut à ne plus se réveiller. Dans ces moments là j'imagine que l'on voit toutes sortes de choses auxquelles on ne croirait pas dans d'autres circonstances. Ce que je voyais d'abord c'était les lumières de la ville si proches, et pourtant inaccessibles. J'ai réussi à me relever une fois, et à avancer de quelques mètres qui m'ont semblés des kilomètres. Je pense avoir appelé à l'aide, mais sans succès. D'ailleurs qui aurait pu m'entendre? Puis, je suis retombée, persuadée que j'allais bientôt me laisser aller, allongée sur cette terre encore couverte ici et là par la neige. Je ne m'en voulait même pas d'avoir été stupide au point d'avoir oublié toutes les précautions qu'une fille dans ma condition doit prendre, y compris avoir un peu de sucre dans sa poche. Encore une fois, il n'est pas nécessaire de revenir sur les raisons de cet oubli.
C'est à ce moment là que j'ai remarqué la brume qui s'étalait devant moi. Mon père m'a dit un jour que la brume n'était rien d'autre que les larmes de la terre qui remontaient. Ainsi la terre pleurait sur le sort de la pauvre femme que j'étais.
Pourtant, au lieu de venir s'étendre sur moi comme un linceul sans poids, voilà que ce brouillard blanc s'est mis à me fuir. Je me suis presque sentie insultée. Lorsque je vous disais qu'on peut, dans certaines situations, imaginer toutes sortes de choses! Et ça ne s'est pas arrêté là. En plus de me fuir, voilà que cette brume a commencé à se rassembler, à prendre une forme que je peux qualifier d'humaine. Ou presque. Je sais que certains ont vu des beignets en forme de nonne, et que d'autres ont juré avoir reconnu un prophète dans leur purée, aussi je promets de ne plus me moquer d'eux désormais.
C'est seulement quand la silouhette brumeuse a montré de façon insistante un endroit particulier du champ, que j'ai pensé devoir faire l'effort d'aller voir. Et c'est en rampant que je me suis approchée, petit à petit. Bien sûr il ne faisait aucun doute que l'hallucination dont j'étais l'objet était un effet de l'hypoglycémie qui m'avait terrassée. Pourtant je continuais de ramper parce que je pouvais le faire. Je pensais qu'en utilisant mes dernières forces pour attraper un mirage je m'endormirais plus vite, sans souffrir. C'est ça. Je ne voulais plus souffrir. Le froid m'engourdissait, j'avais très peur.
Et c'est sous la lueur pâle de la lune que j'ai vu cette petite boîte de fer briller. Je suppose que le temps, et les labours l'avait faite remonter des profondeurs du sol. Ou alors c'était autre chose, qui sait ? C'était une boîte rectangulaire toute simple, en fer, peinte en vert même si je ne pouvais pas vraiment voir sa couleur à ce moment là. Je l'ai ouverte, espérant sans doute y trouver une réponse à ces grandes questions qu'on se pose tout au long d'une vie quand elle est sur le point de se terminer. Mais ce qu'elle contenait fut bien plus important pour moi. En effet, à l'intérieur se trouvait une barre chocolatée au goût assez infect je dois l'avouer, mais qui a suffit à me procurer le supplément de sucre qu'il me fallait. Morceau par morceau cette friandise m'a redonné mes esprits. Croyez-le ou non, mais pendant que je mangeais, la brume qui m'avais guidée semblait me surveiller, vacillant au gré du vent léger qui se rappelait soudain à mon souvenir.
Et puis la forme s'est dissipée, redevenant ce qu'elle n'avait probablement jamais cessé d'être: Une brume hivernale.
Quant à moi, quelques minutes plus tard j'ai pu enfin me relever et tituber le long des quelques centaines de mètres qui me séparaient de ma maison. Sans vraiment m'en rendre compte, j'avais emporté la petite boîte avec moi. C'est seulement le lendemain que je me suis aperçu qu'en plus d'une barre de chocolat, cette boîte contenait la photographie d'une jeune femme et une lettre manuscrite adressée à John B. Salazar. La photographie était en noir et blanc, comme la lettre.
C'est de cette façon que j'ai pu connaitre le nom de celui qui m'avait probablement sauvé la vie à soixante-dix ans d'écart puisque cette lettre était datée du 26 décembre 1944. J'ai donc imaginé qu'elle avait été écrite par la fiancée ou l'épouse d'un soldat américain qui avait participé à la bataille des Ardennes. J'avoue que je l'ai lue, autant par curiosité que par nécéssité, puisqu'elle comportait quelques détails qui m'ont permis de vous localiser. Ou du moins, je l'espère.
Je voudrais rendre cette lettre et cette photographie à son propriétaire ou au moins à sa famille proche. Après quelques recherches il m'est apparu que vous deviez être un membre de cette famille. J'espère que je ne me trompe pas, et que vous me pardonnerez si ce n'est pas le cas. Vous voudrez bien également pardonner mon anglais approximatif.

Carole Bastien


Lundi 28 janvier 2015
Bonjour Carole. Vous imaginez ma surprise, mais également mon émotion en lisant votre message. Je suis bien le petit-fils de John B. Salazar, qui a participé à la bataille des Ardennes dans la 35ème division d'infanterie. Le nom de Lutrebois m'est très familier. Mon grand-père nous a souvent parlé de cette période de sa vie à mes sœurs et à moi-même, ainsi que de cette barre chocolatée qui vous a été si utile et que chaque GI détestait tant elle avait mauvais goût ! Comme vous l'avez deviné, mon grand-père a eu la chance de revenir au pays, où il a vécu, je pense pouvoir le dire, une longue vie heureuse avec ma grand-mère, qui est probablement la personne sur la photographie dont vous avez parlé. Quant à la lettre, je serai très heureux de pouvoir la lire, même si j'imagine qu'elle a dû vous paraître banale. Pourtant je devine qu'elle lui annonçait la naissance de leur premier enfant, c'est à dire mon père, né comme il se doit un 25 décembre car c'est aussi la date de naissance de mes deux sœurs !
Curieusement, mon grand-père nous a justement quitté ce 9 janvier dans l'après-midi à l'âge de quatre-vingt douze ans. J'aimerais pouvoir imaginer que c'est bien lui qui vous a guidée vers cette petite boîte, ce qui ne me surprendrait pas plus que cela venant d'un homme qui a, comme beaucoup d'autres, risqué sa vie sans rien attendre en retour, et qui a toujours été mon héros.

P.S. Votre anglais est bien meilleur que mon français, mais j'espère pouvoir vous parler de vive voix très bientôt car j'avais promis à John de faire le voyage jusqu'en Belgique. Votre message ne fait que renforcer cette promesse.

John Salazar Jr.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Richard Laurence · il y a
Effectivement, la lettre de Mr Salazar junior était utile pour nous donner le fin mot de l'histoire mais je pense qu'il aurait mieux valu nous raconter le début à la façon d'un récit fantastique classique pour créer davantage de suspense et de mystère : Carole Bastien, diabétique, est obligée de quitter précipitamment son domicile pour une raison X ou Y et, elle qui est pourtant si prudente, oublie la précaution élémentaire d'emmener du sucre tant cette raison la bouleverse et... elle se retrouve soudain en état d'hypoglycémie et panne de sucre au beau milieu de nulle part... Comment va-t-elle s'en sortir ? Elle n'a plus la force de se mouvoir ni d'appeler à l'aide et soudain la brume se lève... (et là on tremble pour elle) Mais est-ce qu'elle rêve... ? Cette brume semble avoir un comportement étrange... Elle se moque d'elle s'en écarte comme d'une pestiférée... Mais est-ce qu'elle n'essaie pas de lui dire quelque chose ? Allez, vas-y ma vieille, un petit effort... rampe... (elle là on rampe avec elle, courage Carole !...) Oh une boîte en métal... Du Sucre !! Oh merci mon dieu... Tiens une lettre ? Carole la fourre dans sa poche et rentre chez elle, toute heureuse d'avoir échappé à une mort atroce... Et là : Bim ! La chute : Une semaine plus tard, Carole reçoit une lettre et lit. Chère madame, j'ai bien reçu votre lettre en date du 9 janvier... blabla, veuillez agréer... John S. Jr. Bref, c'est juste une idée... des fois que ça peut rendre service... Mais très bonne idée, en tout cas, cette histoire de poilus, de GI pardon... ;)
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Robert Dorazi · il y a
Merci Richard.
En fait on pourrait presque faire un concours avec ce thème en ajoutant les contraintes (lettre, brume, boite, soldat, diabète..) et dans des genres différents :)

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Richard Laurence · il y a
Oui, pardon si je vous donne l'impression de vouloir réécrire votre texte, c'est juste que j'aime explorer les possibilités narratives d'une histoire et partager ce type de réflexions. J'ai une façon de penser un peu spéciale, je le reconnais mais c'est ce que votre histoire, très bonne au demeurant, m'a inspiré... J'ai trouvé notamment ce thème du diabète très intéressant et original : il leste la dimension fantastique d'un solide ancrage dans la réalité quotidienne. Donc j'ai bien aimé...
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Robert Dorazi · il y a
Ma réponse n'était pas du tout ironique. Il existe beaucoup de ces concours très précis, avec de nombreuses "barrières" qui permettent d'explorer justement les styles parce que l'histoire, elle, reste quasiment la même mais écrite sous des formes très différentes.
J'ai entendu un jour W. Allen, à qui on demandait pourquoi il ne concourait pas souvent à Cannes, dire qu'il le ferait le jour ou tous les réalisateurs devraient faire le même film ar c'était la seule façon de comparer.

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Richard Laurence · il y a
Ah d'accord... J'ignorais que ces pratiques existaient, ça doit être intéressant en effet. Merci pour l'info !
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Francine Lambert · il y a
Le choix du genre épistolaire est original et sert bien cette belle histoire touchante et très convaincante que j'ai beaucoup aimé. Je vote donc avec plaisir, à bientôt Robert !
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Marie Amina B · il y a
Quelle belle histoire, tellement bien racontée qu'on pourrait croire que c'est autobiographique ! ! !
En attendant, mes 5 modestes votes, car s'il n'en tenait qu'à moi, je vous aurais donné le double !

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Robert Dorazi · il y a
Merci Marie Amina!
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Sibipa · il y a
C'est une histoire très touchante et vos perles poétiques " les larmes de la terre qui remontaient" Un vrai coup de coeur ! Bon vent pour la suite ! +5
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Robert Dorazi · il y a
Merci Sibipa. C'est la phrase sur les larmes de la terre qui m'est venue en premier. Ensuite j'ai écrit l'histoire autour de cette phrase :)
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Zouzou · il y a
...j'aime cette brume qui joue les conciliateurs , mes voix
si vous l'aimez , j'ai mon " Ensuquée " même prix...

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Marie · il y a
Je vois votre nom, je sais que je vais passer un bon moment et...c’est le cas !
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Robert Dorazi · il y a
Merci Marie. Je suis ravi de ne pas vous avoir déçue :)
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Plume · il y a
Joli. Prenant...
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Robert Dorazi · il y a
Merci Plume pour votre commentaire.
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Philippe Clavel · il y a
voilà une histoire originale, plausible et très bien rédigée
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Pascal Depresle · il y a
Une très belle brume porteuse d'espoir, mes voix. Peut-être aimerez vous "L'héroïne", " Le Grandpé " ou "Tata Marcelle".
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