La permission

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Pourquoi on a aimé ?

Un portrait émouvant et franc. Très peu de descriptions suffisent à rendre une belle atmosphère, les personnages sont denses, et le langage

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Je suis né dans une clinique de la banlieue parisienne. Les histoires sont ma petite contribution à l’effort collectif de vie  [+]

Image de Hiver 2021
Tout allait bien se passer, le goût des choses revenait, il n’y avait plus de difficultés à lutter contre toutes ces idées noires que je traînais comme des charognes. Depuis une bonne semaine l’officier nous rassurait :
« Tu retournes chez toi, encore quelques jours, tu verras, ça ira mieux. Ta mère sera là, et tu m’as parlé de ta copine, hein ? Elle t’attend là-bas, elle reste pour toi, elle t’aime vachement, vu comme tu m’en parles. »

L’officier n’était pas bienveillant, il s’ennuyait juste un peu, lui personne ne l’attendait mais c’était son choix. En tout cas, il racontait à tout le monde que c’était son choix, qu’il était résolu à ne laisser personne s’accrocher à ses basques, que tous ceux qu’on aime nous rendent misérable, et il n’avait pas tout à fait tort – les gens ne savaient pas trop quoi lui répondre : il avait eu un peu d’instruction, il parlait mieux que la plupart d’entre nous. Si seulement on pouvait se passer des autres, les choisir et les quitter vraiment, à l’envi, quel soulagement ce serait ; mais personne ne se sentait à la hauteur d’une idée pareille. On voulait croire que l’officier y trouvait son compte, d’ailleurs tout le monde venait se réchauffer contre ses sermons, surtout lorsque la nuit descendait avec des bourrasques. Allez comprendre pourquoi le vent fou creuse en nous des solitudes plus vastes. L’officier disait : « Ce n’est que du vent ! » Que pouvait-on ajouter à ça ? D’un seul geste de la main, il avait balayé l’influence du climat sur ces pensées qui dansaient leurs sabbats dans nos têtes.

L’officier avait une théorie sur tout :
« La dignité, la paternité, le travail, merde ! Je sais tout ce qu’il y a à savoir sur la dignité. On m’a construit avec des plans d’architecte, moi. Et je peux vous dire : ne cherchez pas la tranquillité dans vos enfants, ne vivez pas en eux, par pitié, sinon ils meurent. Foutez la paix à vos enfants, foutez la paix à tout le monde ! »

Je ne sais même plus comment il s’appelait, tout le monde disait :
« J’ai parlé à l’officier ce matin. » ou bien « Heureusement que l’officier m’a défendu. »

Une fois, il a débarqué à la caserne, complètement ivre : il avait rencontré une étudiante, et ils avaient baisé toute la journée du dimanche et aussi toute celle du lundi. Le vendredi le capitaine l’a dégradé en sous-lieutenant, juste pour l’humilier, mais dès lors il n’arrêtait plus de se présenter comme un type qui dévorait l’existence à fond, sans se soucier de rien.

Ma permission est arrivée, j’ai pris mon sac et je suis parti à Paris retrouver ma fiancée. Pendant les deux semaines de relâche, l’officier m’est complètement sorti de la tête ; ses conseils n’avaient plus du tout cours dans le monde civil. La peau des cuisses de ma femme était chaude, je dépensais mon fric dans du bon vin, des plats de bistros, on allait même au cinéma avec maman.

Le retour à la caserne approchait et l’angoisse m’a repris ; on nous mettait de corvée de chiottes dès l’arrivée, histoire de nous mettre l’esprit plus bas qu’un égout. C’est vrai que certains revenaient avec une espèce d’orgueil qu’il fallait mater sec ; les néons du civil, l’amour de nos conquêtes nous donnaient toujours envie d’en découdre.

Lorsque je suis descendu du camion, j’ai compris que quelque chose avait changé.

« L’officier Durandal s’est donné la mort dans le réfectoire il y a quatre jours avec son arme de service, a gueulé le capitaine, nous célèbrerons sa mémoire ce dimanche. Rompez. »

Même s’il aurait détesté ça, je n’ai pas pu me retenir de le pleurer. J’étais vraiment une drôle de fiente d’homme.


Le service s’est terminé, quatre ans sans relâche et débarquement dans le salariat. J’ai trouvé un petit emploi dans une banque de dépôt, y ai creusé mon trou, mais tout doucement, à la louche plutôt qu’à coup de pelles – de toute façon je n’étais pas doué pour écraser qui que ce soit. La loyauté payait – je précise parce que ce n’est pas toujours le cas. Maintenant que je suis marié, que j’ai deux beaux enfants, Sarah et François, je repense à l’officier. Cette année, j’aurai le même âge qu’à sa mort. Un suicide à trente ans, il faut reconnaître que c’est accablant. Avec le recul je me demande ce que ce pauvre type faisait là, dans cette caserne, et d’où il tirait cette science qui nous réconciliait un peu avec nos ténèbres, je me demande s’il existe encore quelque part, je me demande comment sa sagesse a pu l’emmener dans une impasse pareille. D’autres fois je me réponds à moi-même : il était complètement cinglé, arrête tout de suite ! N’empêche, serais-je encore là sans lui ? Je n’ai pas de réponses, je tire un trait et je m’endors contre la certitude de mon foyer, de mes collègues, d’un monde tangible, un monde qui ressemble à tout sauf à cette foutue caserne où, lorsque le désespoir me démembrait, la patte fraternelle de l’officier se posait comme un oiseau de proie sur mon épaule, et chantait à mes oreilles des consolations – des consolations pour tous les bleus-bite de la terre.
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Lyncée Justepourvoir · il y a
Ton texte me donne l'envie que tu développes si le cœur t'en dit.
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Anne K.G · il y a
Image d'un autre temps...
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Vrac · il y a
J'avais aimé à la première lecture et j'aime toujours
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Georges Saquet · il y a
Mon soutien!
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Constance Delange · il y a
Texte trés touchant qui donne à espérer
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Ralph Nouger · il y a
ah ce service militaire ! j'ai connu cette époque, je me revois dans ce récit bien écrit. Je soutiens.
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Françoise Cordier · il y a
Certaines personnes aident à vivre, sans savoir être eux-mêmes heureux.
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loup blanc · il y a
Pour ceux qui ont connu le servce miltaire"à l'ancienne " dans les années 70, c'est certain que çà laisse des traces , même si c'est dans l'Armée de l'air, du côté de Nancy . le seul avantage , c'est que pendant les mois de "classe" c'est moins difficile que dans l'infanterie ou dans la marine !!
Au moins , on était pas dépysé à la bibliothéque de la Troupe , on avait droit aux Bd de Tanguy et Laverdure ou les aventures de Dan Cooper !!
Avec le recul du temps , on en garde un souvenir moyen !!Mais les meilleures choses ont une fin !!c'est fini le service national !! toute une époque révolue !!
en tout cas , votre évocation est trés trés proche d'une réalité vécue !! un an c'est suffisant , mais pour les engagés , jeunes , et débutant officiers ,comme Lieutenant ou Capitaine , c'est limite " perpète " , comme on dit dans la pénitentiaire !!,surtout si in n'a pas la foi miltaire !
ue

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Mario Gagnon · il y a
Les rencontres humaines sont étonnantes. Bien raconté.

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