La Pérégrine au petit pois

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Il était une fois une voyageuse sans peur et pas potiche, une pérégrine si preuse qu’elle parcourait le pays sans jamais lever le pied. Par-delà les prés, les ports, les plaines et les palais, elle allait sans paresse à la rencontre de personnes passionnantes et périlleux paysages. Pour manger, pour dormir, la pérégrine proposait en échange de gîte et de pitance de conter au tout-venant de palpitantes histoires venues de lointains pays. Elle savait si bien faire le pitre et les pirouettes que tous celles et ceux qui croisaient sa route partageaient leurs plâtrées avec plaisir. Toujours pressée d’aller là où elle n’avait encore pas mis les pieds, la pérégrine jamais ne prévoyait de se reposer.
— Parbleu, pas une fois, pas une ! C’est un secret de polichinelle : ralentir, c’est pourrir ; progresser, c’est pas piler !
Tandis que ses histoires devenaient de plus en plus précises et riches, poétiques et savantes, la pérégrine sentait dans ses muscles une tension pénétrer.
C’est le soir d’une tempête sans précédent, fiévreuse sous la pluie battante et percluse de courbatures, que la pérégrine dut se réfugier chez une pieuse pâtissière qui lui avait offert l’hospitalité.
La pâtissière, en plus de pétrir pains, panettones, petits-fours, puddings, pralines et profiteroles, pouvait faire de tout le pays les meilleures purées de petits pois. Personne ne savait pourquoi, la bouillie épaisse et verdâtre qu’elle servait en son échoppe pansait les problèmes de tous celles et ceux qui en mangeaient.
En goûtant la fameuse purée, la pérégrine, comme tant d’autres, fut prise de bien-être, alanguie et vaporeuse au point de tomber dans les pommes. Pendant trois jours et trois nuits, la pâtissière prit soin de la pérégrine endormie et l’étendit sur une pile de vingt matelas fourrés de plumes d’oie. Tout le temps que perdura son sommeil de plomb, la pérégrine fit un seul et même rêve : elle rêva qu’elle était un petit pois. Prise en étau dans une enveloppe de pois cassés comme sous un édredon, elle palpait la peau verte des parois rondes et potelées ; petite poche opaque et confortable. Minuscule et roulée en boule, elle pouvait se masser la plante des pieds tout contre son cocon végétal. Le parfum de cette peau, prégnant et capiteux, embaumait ses narines d’une note potagère et jamais elle ne se sentit en si parfaite sérénité.
Trois jours, trois nuits passèrent puis la pérégrine s’éveilla en pleine forme, prête de nouveau à s’en aller parcourir le monde.
— Pâtissière, quelle bonté ! Tu m’as portée jusqu’à ton lit et laissée prendre racine. Je te dois un conte propre et unique : je vais te dire mon étrange rêve… pérora la pérégrine pour se lancer dans le récit précis de sa longue nuit.
La pâtissière l’écouta attentivement et lui sourit à dents pleines avant de répondre.
— C’est un présage, pérégrine ! Je pense que tu dois rester, pépia-t-elle pimpante.
— Une prophétie de petit pois ? Fadaises et perte de temps ! Protesta la pérégrine, certaine de devoir reprendre son périple.
— Tu feras comme bon te semble, mais avant de partir et de prendre tes jambes à ton cou, patiente et écoute mon secret. Emplie d’une irrépressible curiosité, la pérégrine accepta sans hésiter.
— Par ma barbe, ne tourne pas autour du pot, confie-moi ton secret ! La pâtissière lui pointa du doigt la pile de matelas sur laquelle elle s’était reposée et en souleva un pour lui montrer.
— Tu vois, sous les draps, je place des petits pois. Les petites boules sont pressées et aplanies par le poids des invités. Celles et ceux que je loge ici partagent dans leurs sommeils leur paisible repos aux pois placés sous eux.
— Plaît-il ?
En voyant les petits pois aplatis sous la couche, la pérégrine se souvint de la folle volupté qui s’était emparée d’elle au moment d’avaler la purée. Par un accès d’empathie peu compréhensible, la pérégrine se mit à pleurer. Elle venait de réaliser en reniflant l’odeur particulière que la petite maisonnée de la pâtissière, où une foule de gens faisaient la queue affamés de pain, de pois et d’histoires palpitantes, pourrait bien être son premier foyer. Elle prit dans ses bras la pâtissière, éprise de cette hôte polissonne, déchaussa sa paire de bottes et ne partit plus jamais – sauf pour se promener.
On dit que la pérégrine et la pâtissière font depuis lors le bonheur de tout le pays ; reines et paysans se pressant de partout pour se distraire et se régaler des mets et de la compagnie de cette pérenne équipée.
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