La Pénitence

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«Suis-je dans le noir ou ai-je les yeux fermés ? Peut-être les deux». Je ne perçois que l'écho de cette voix occulte qui s'écrase dans mes oreilles. Elle me suit partout, me gronde et durcit le ton lorsque je prends ma bouteille pour picoler. Que me reproche-t-elle ? D'avoir péché. Oui moi, misérable, qui ai commis une bêtise irréparable. Une bêtise qui, dans mes rêves, se métamorphose en une grosse vipère pour me dévorer goulûment. Moi, téléspectateur malheureux qui regarde ces images qui s'échappent d'un appareil qui ne grésille pas, je ne ressens plus la joie de vivre ; mon corps est couvert de venin qui empoisonne mes désirs et mes passions.
Quelques temps plus tôt, la vie se présentait devant mes yeux comme un jardin printanier où il suffit de penser à un fruit pour que celui-ci arrive volontiers jusqu'aux pieds. Je n'étais ni oisif ni nonchalant. Seulement tout était à ma portée. Bref, je vivais heureux, dans l'opulence et le bonheur, avec Binetou, ma femme dont la beauté ne laissait pas indifférents ceux qui la voyaient. Je m'en plaignais maintes fois parce que je suis jaloux. Je n'accepte pas qu'on prend ma femme pour un musée...
Nous vivions aux bords de l'océan Atlantique, dans une maison pittoresque sur laquelle jaillissait une architecture splendide. La brise adoucissait nos journées et le bruissement du ressac, comme le clapotis des vagues, allait de concert avec nos câlins intermittents sous le sourire d'un soleil curieux qui faisait de ses rayons le vicaire de ses plaisirs contemplatifs. La nuit, les étoiles perçant grossièrement les nébuleuses, aidaient la lune dans sa corvée quotidienne de jeter, sur nos toits, des amas de lumières dont le reflet laissait fleurir la beauté du jardin. Le matin, le piaillement des oiseaux ensevelis par les feuilles touffues des neems signifiait la rupture de nos délices nuptiaux. À cette heure sereine et calme, je me levais, prenais un doux bain me débarrassant ainsi de la fatigue des roulades nocturnes. Pendant ce temps, Binetou me préparait quelque chose à grignoter afin que je pusse taire les cris de l'estomac. Une vie de marié ne vaut jamais un célibat. Et surtout, quand on a une conjointe qui œuvre pour le bonheur familial en sachant faire la part des choses. Une femme qui s'inquiète pour son époux. Qui, après une dure journée de labeur, sait dissiper les soucis de son mari en le couvant sous ses lisses cuisses, chuchotant à ses oreilles de tendres mots et faisant de ses joues l'oreiller qui estropie ses ennuis. C'est à ce genre de femme que je donne mon cœur, mon âme, mon tout. Binetou en était une. Je lui avais aménagé dans mon cœur un fauteuil de fidélité, elle s'y était assise en surveillant le cours de mes pulsations.
Mais le train de la vie fut renversée. Notre locomotive, quant à elle, fut suspendue entre les vicissitudes du malheur et du désespoir. En effet, tout a commencé lorsque je perdis mon boulot. Je travaillais d'arrache-pied pour la société qui m'avait employé. Je respectais mon travail, j'étais assidu et je tissais de relations cordiales avec mes collègues. Ni complaisance ni usage de faux ne m'ont donné le poste que j'occupais. Personne ne doutait de mes compétences. Qu'est-ce qui expliquerait alors le fait que je suis révoqué avec tant de mépris ? C'est une chose extérieure au boulot qui m'est arrivé même au sein de mon lieu de travail. Je ne vais pas épiloguer. Je vous le raconte sommairement.
Rougui, jeune peulh déracinée, était ma patronne. Elle était belle, ravissante, éloquente et bien sûr élégante. Elle a tenté de me séduire maintes fois mais elle ne put prendre au collet sa proie. Pourquoi ? Et quel homme peut résister au charme d'une belle femme comme elle ? Croyez-vous que les astuces d'une demoiselle fourbe puissent effriter un amour qui naît de deux affections sincères, hébergées par deux cœurs dont l'un ne peut survivre sans l'autre ? Rougui, sachant que ses efforts étaient inutiles, procéda autrement. Un jour, elle me convoqua dans son bureau, tournoyant inlassablement avant de me faire part de ses sentiments. Une déclaration d'amour à faire sourire, rire, trépigner ou à couper le souffle ! Je n'étais pas surpris. Je savais bien qu'elle ressentait quelque chose pour moi. Mais je ne pouvais pas le lui accepter. Sinon j'aurais péché, blessé Binetou, lui creusé un trou dans le tréfonds. Le poison le plus virulent est la trahison ; elle érode la vie de sa victime en provoquant la dépression, la souffrance et le désespoir. Combien de femmes ont abrégé leur vie pour avoir été trahies ? Combien il existe des hommes qui ont succombé à l'abandon mortifère de leur partenaire ? Dieu nous a doté d'un outil particulier par lequel nous pouvons discerner les choses. Si nous n'en faisons pas un bon usage, il risque de nous plonger dans la bestialité ! Est pire qu'une bête, celui qui se jouit de la souffrance des autres. Prenez garde de me parler du fameux instinct...
Cette scène mélancolique qui s'est passée au bureau de Rougui m'a valu une sanction sévère. Je reçus en effet deux jours après un préavis de licenciement pour désobéissance. Était-ce le fait de ne pas obtempérer aux désirs charnels de la ravissante patronne ? Je suis persuadé que c'était la seule et unique raison. Mais le contenu de la notification laissait croire autre chose...
C'est tout le début de nos galères. L'argent que j'avais épargné finira quelques mois plus tard. Je tâchais à trouver un emploi en vain. Partout où je déposais mon CV , le silence signifiait le refus. Que faire alors ? J'avais déjà vendu ma voiture pour honorer certaines dettes. Je ne pouvais pas faire de même pour la maison car mon créancier y opposait ses droits. Elle fut saisie et nous fûmes contraints de sortir. Les banques ont peu de pitié des débiteurs, elles les massacrent une fois le délai de paiement dépassé sans prendre en compte les difficultés auxquelles ils font face. Je réfléchirai mille fois avant de me souscrire à un prêt.
Nous partîmes ainsi chez ma mère. Mais la vie devenait de plus en plus dure. Il fallait à tout prix que j'obtienne de quoi nourrir ma famille. Je suis allé voir Hamidou, un ancien collègue qui avait fait fortune je ne sais comment. Je lui ai demandé de m'aider à sortir de la situation. Il sourit, sortit des billets de banque de sa veste et me les tendit avec une gaité manifeste. Je les ai pris, les étreignis avant de vomir un merci. Hamidou me promit de me faire sortir de la souffrance comme il s'en était débarrassé. Comment ? En intégrant une loge maçonnique dont il était membre. Je vivais l'enfer et on me promit le paradis. Pourquoi ne pas accepter ? J'acquiesçai sans le moindre recul à la proposition. Le lendemain, moi et Hamidou partions à la loge. Elle se trouvait très loin de la ville, dans un quartier désert ou presque. Sur la façade de l'immeuble, au dessus du matricule, une enseigne attirait les attentions : « LA PANACÉE » tel était le nom qu'elle révélait. Nous entrâmes doucement. Un garde nous palpa avant de nous donner la permission d'avancer. Au bout de deux minutes, nous arrivâmes à la salle des audiences. Hamidou courba l'échine dès notre entrée ; je lui emboitai le pas. Il me présenta brièvement. Un homme vêtu d'une robe rouge dont l'échancrure était entourée d'un chapelet, se dirigea vers moi en tenant par la main une canne sur le bout de laquelle s'asseyait une tête d'aigle. Il me dévoila un règlement méticuleux, celui de la loge. J'ai accepté de m'y soumettre. Il me conduisit dans une chambre obscure où il ne luisait que des chandelles. Une odeur de sang envahissait mes narines. je commençai à m'étouffer. Je fus envoûté, mon corps était couvert d'une nouvelle chair. Il restait le sacrifice dont il fallait s'acquitter. Le dilemme s'imposa à ce moment. Qui choisir entre ma mère et ma femme ? Je n'étais plus moi-même. J'ai ainsi choisi Binetou qui s'éteignit le soir en emportant avec elle une grossesse. Depuis ce jour, je suis devenu millionnaire au prix de ne plus être heureux.

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Brandon Ngniaouo · il y a
Belle plume. J'ai adoré vous lire. Bravo à vous, et bonne continuation. Vous-avez toutes mes 3 voix.

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J'adorerais également lire vos commentaires avisés qui m'aideront à me parfaire.

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Fodé Camara · il y a
Bravo ! Merveilleux texte. Vous avez mes 5 voix.
Merci de passer faire un tour chez moi et soutenir mon texte si vous avez le temps 👇👇
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Image de Eric diokel Ngom
Eric diokel Ngom · il y a
C'est juste magnifique .j'ai appris bcp de mot et d'expression tu a les voix. Pour me soutenir voici le lienhttps://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/au-commencement-etait-lamour-2
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Yanis Auteur · il y a
Bonjour Maod el
Mes 5 voix !
Félicitation pour vous et votre texte.
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Maod'El Mikhdaam · il y a
Merci et bonne chance à vous.
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Miguel Sébastien DAVID · il y a
Bonne chance et je t'invite à lire Mésaventure Nocturnes de Marie Juliane DAVID
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