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La peinture à l'eau c'est rigolo

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En compétition

Jean-Claude, artiste peintre, me donne des cours d’aquarelle. L’homme, lustré par l’âge, bouffonne entre deux coups de pinceau, fourrage sa barbe, tire sur sa pipe rarement allumée, raconte une blague puis se concentre en déclamant :

— Sache fiston, que rien n’est plus sérieux que le rire. Soit. Commençons notre cours. Prends un verre d’eau. Emplis-le. Regarde et raconte-moi de ce que t’évoque cette eau.

— Ben, heu, rien.

— Plouf, plouf, plouf, c’est toi l’andouille. Bien, bien bien. Une sensation peut-être ?

— C’est froid.

— On avance. Mais encore.

— C’est fluide, transparent.

— Bien, tu progresses à grands pas, Eloïs. Puisque tu remarques cette transparence, que vois-tu à travers ?

— La lumière…

— Oh ! Avec un seul mot, tu évoques un pouvoir que d’autres matériaux ne possèdent pas. Continue.

— Je vois des lignes, des formes… l’armoire, la table, les chaises… en… déformées.

Jean-Claude positionne un petit mouton en porcelaine devant le verre d’eau et me demande ce que je vois.

— Le mouton… tout bizarre…

— Où se trouve la tête ?

— La tête ? À gauche.

— Erreur, mon cher.

Il soulève mon verre et je constate que la tête de l’animal se situe à droite.

— Ho ! C’est étonnant.

— Ce qu’il y a d’étonnant, c’est la manière dont l’œil perçoit les choses et comment ton cerveau les interprète. Un jour, avec un autre jeu, je te montrerai que le noir peut être blanc et inversement. Première leçon, ta perception des objets n’est pas forcément celle que ton voisin peut avoir. Ceci nous amène doucement vers l’interprétation.

Si je te demande de peindre un arbre, un seul trait, tracé d’une main habile, parvient à le représenter tout comme des milliers de points y réussissent pareillement.

Avec l’aquarelle, nous travaillons l’eau. L’eau paraît fluide. Dans ton verre, elle épouse le contenant ; sur le papier elle s’étale ; sur le sable, elle s’échappe, disparaît ; au soleil elle s’évapore. Difficile à maîtriser, elle prend toutes les formes et même devenir miroir et refléter ton visage. L’eau n’a pas d’aspect définitif. La dompter relève du défi. Lorsque tu trempes ton pinceau dans le verre, tu engages un duel avec l’élément liquide. Soit tu consens à te soumettre à ses directives, soit tu cherches à dominer son pouvoir. Tente l’expérience.

— Avec ce pinceau ?

— N’importe lequel. Mouille bien et applique-le sur ce papier.

— Dans quel sens ?

— Utilise la feuille dans sa longueur. Commence sur la table, bien avant le papier et continue ton tracé jusqu’à l’autre bord de la table. N’aie crainte, l’eau ça ne brûle pas.

— Comme ça ?

— Prends large. Recommence. Mouille, mouille bien. Alors ?

— Ben, y’a rien.

— La transparence de l’eau te révèle le grain de ton papier, son pouvoir mouillant se diffusera dans sa texture, son épaisseur, testera sa solidité. Le support résistera-t-il à tes nombreux passages ? Choisiras-tu une feuille ? Une toile ? Une planche ?

— Ch'ais pas.

— Utilise l’encre de chine. Change de support, change de pinceau. Trempe-le. Retrempe-le. une fois, une fois encore. Place-le à vingt centimètres au dessus de ta feuille, regarde ce qui se passe.

Tombant sur le papier,

les gouttes ruissellent du pinceau,

engloutissent le vide.

— Laisse-toi aller… Change de papier… Recommence…

— Pouah ! C’est moche.

— Change de papier… Poignet souple, ample, sans demi-mesure. Éloigne-toi de la toile. Le cadre reste la meilleure contrainte pour s’en évader. Tes gestes, comme les mots, sont tes intentions. Au moment où ils s’inscrivent noirs sur le blanc du tableau par le truchement de ton pinceau, tu les verras vivre par eux-mêmes, créer leur propre réalité.

— Merde, j’ai tout renversé.

— C’est pas grave. Voilà un autre pot. Laisse ta main guider le geste. Abandonne-toi avec souplesse. Si tu assumes tes actes, tu extirperas du plus profond de ton être le trait. Le trait sublime, le trait unique, le trait imperceptible, fin ou épais celui qui résume un sentiment, enveloppe une sensation, enjolive la délicate tentative de ne rien vouloir représenter, rien, sinon l’instant présent, oasis percluse de stupéfaction, comme un trait de lumière qui partirait à vau-l’eau
— Wouah ! C’est une vraie piscine !

— Fin de la leçon. Opération nettoyage. L’ondée de ta créativité s’est métamorphosée en spitante giboulée, pour s’achever en une triste radée. Détruis tes essais, brouillons et autres ratages.

— C’est pas du gaspillage tout ça ?

— Non, c’est normal, l’art est éphémère. Tu apprends. Mais, un jour, tu maîtriseras l’économie de matière. Et si tu ne veux pas transformer mon atelier en mangrove, utilise la serpillière.

PRIX

Image de Hiver 2020

En compétition

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CLASSEMENT Très très court

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Mélanie D. · il y a
Bravo Bertrand! Une belle leçon de peinture . Et de plus vous avez avec maestria utilisé dix mots que j'ai avec moins de succès essayé de placer durant l'après-midi !
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M. Iraje · il y a
Une première leçon, pour le moins instructive. Rien de gouaché !
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Hélène Hiverlay · il y a
Puisqu'on peut se noyer dans un verre d'eau, pourquoi pas dans une aquarelle ?
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Bertrand Môgendre · il y a
Bonne question Hélène Hiverlay.
Ce serait drôle de peindre avec de l'eau de vie, puis de se noyer dedans. Non ?
Merci pour ta lecture.

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Hélène Hiverlay · il y a
Et si on plonge tout au fond, que trouve-t-on ?
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Bertrand Môgendre · il y a
Tel un puits sans fonds, le profond risque de se révéler noir, très noir.
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Ikouk OL · il y a
J'aime bien. L'art est éphémère et en même temps transmisible ****
Dans la lignée de la transmission de l'art je vous propose de lire "les ailes de l'espoir sur mon profil https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-ailes-de-l-espoir

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Bertrand Môgendre · il y a
Merci Ikouk OL
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Philippe Barbier · il y a
SYMPA
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Bertrand Môgendre · il y a
Merci Philippe Barbier
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Martine-MARIE marie · il y a
Peut-être la peinture n'était pas une bonne idée...Mieux vaut choisir les mots comme moyen d'expression +5
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Bertrand Môgendre · il y a
Une bonne idée ? ou pas ? Je ne sais. Pour lui, elle l'était. De mon côté, je me contente de griffonner quelques mots.
Merci Martine-MARIE marie !

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Zalma Solange Schneider · il y a
Merci pour cette jolie "leçon de peinture" !!
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Bertrand Môgendre · il y a
C'est un plaisir de partager Zalma Solange Schneider.
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Gina Bernier · il y a
joli! les écrits font ressortir des sentiments ,des histoires, le peintre lui utilise ses peintures son pinceau et sa toile pour reproduire à l'identique sa perception réelle, imagée, ou abstraite. L'artiste peintre est patient, l'aquarelle il connait tout du bout des doigts, il transmet l'art
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Image de Bertrand Môgendre
Bertrand Môgendre · il y a
La notion de la transmission est, me semble-t-il, ce qui transcende l'oeuvre globale d'un artiste.
Merci Gina Bernier pour ton passage sur cette palette un peu humide.

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Michaël ARTVIC · il y a
L’art est éphémère. Tu apprendras.... oui !! Un très joli texte !! merci !!!
5 étoiles

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Bertrand Môgendre · il y a
Merci Artvic d'apporter ta contribution.
Chers amis, chères amies, le songe d'Artvic, vaut le détour

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Sylvie Neveu · il y a
Un instant dans l'atelier de Jean-Claude est hop, l'éphémère se marie avec l'eau, ils font corps et c'est beau. Merci Bertrand
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Image de Bertrand Môgendre
Bertrand Môgendre · il y a
Merci Sylvie Neveu.
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