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La passante de la place Albertine

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Benopiano

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Assis à une terrasse, place Albertine, la douce chaleur d’un soir printanier ne suffisait pas à me remettre d’une journée de travail abrutissante et stérile. Le genre de parcours quotidien qu’on voudrait ne jamais connaître tant il nous plonge, jour après jour, encore un peu plus dans les questions existentielles. Pourquoi ? Comment ? Ai-je loupé une opportunité dans la vie ? Quel est le sens de tout cela ?
Souvent, par exemple, on entend des mots sans vraiment comprendre leur sens. Comme le mot navetteur, il semble anodin, quoi de plus banal ? Pourtant ce jour-là, il prenait un sens particulier. Un de ceux, dont on décuple l’importance, simplement lorsqu’on est un peu plus crevé que fatigué ou encore un peu plus fâché qu’en colère, ou plus malheureux que triste. Dans ces moment-là, l’alcool des bières d’abbaye ne sert plus d’assommoir de feu Zola et plus rien vraiment ne nous permet de nous évader artificiellement. On pense alors à la vie, la nôtre, celle qu’on déteste. Celle qui nous brusque dès le réveil à cinq heure le matin et qui nous plonge dans les rues qui courent vers la gare pour ne pas que le train parte sans nous cueillir. Il s’élancera pour une heure de boogie-woogie absurde, avant de nous propulser dans le métro suivant. Il est 6 Heure ! Dans 2 Heures, le chef, un ‘ Cruchot’, classe mondiale, parvenu, mais surtout arrivé à pas grand-chose, guettera la pendule pour nous réprimer de notre arrivée tardive, si d’aventure, nous osions passer la grille après 8h01.
A 8h02, cela fera exactement 3h02 que le monstre a hurlé, « debout ! » et dans 16 Heures, il faudra déjà vérifier qu’on a bien réamorcé la machine diabolique, qui se réveille chaque aube avant nous.
On est trop fier pour pleurer sur notre sort, on est trop grand pour en parler à nos proches. Alors on regarde passer les gens devant la terrasse, tropisme populaire, et on se demande s’ils sont heureux, et surtout comment ils font pour l’être, quand ils sont arrivés à l’être. Ces jours-là, la nostalgie de l’enfance, où l’école se trouvait à deux cents mètres du cocon familial venait encore et encore ternir le crépuscule déjà bien sombre.
Soudain, changement de ton ; une passante jusque-là quidam, d’une beauté rarement égalée s’avance droit sur moi. Superbe, élancée, les cheveux longs lissés, noirs anthracite, le tain frais, le rouge à lèvre baccarat, l’élégance de la femme mûre, sûre d’elle, la pas franc, celui qui par son charme envoûterait des armées de légionnaires, en quête de fantasmes.
Par réflexe, je me retourne, comme d’habitude, en timide non affranchi. La table derrière doit l’attendre, sans doute. Probablement son mari, voir son amant doit se réjouir que Cybèle soit sienne, rassuré de son arrivée.
L'adage injuste dit que ce genre de créature n’est pas né pour moi, trop petit, trop vieux, trop pauvre, trop idiot et sans doute trop navetteur aussi, s’avère vrai. C’est écrit ! J’y suis hélas habitué.

Et bien non, je ne rêve pas ! C’est bien à moi qu’elle se décide à parler, dans la même langue que la mienne en plus. Cela est un signe du destin, le genre de chance qu’on se doit de ne pas perdre.
D’un air suffisant, comme un vainqueur revenant de guérilla gagnée, comme un héros, et non sans avoir regardé autours de moi si ce spectacle n’avait échappé à mes adversaires éventuels de conquêtes, je m’apprêtais à lui répondre.
Mais je devais d’abord corriger mon allure, préparer mon faciès d’une manière stratégique, vérifier la position de la mèche frontale Je devais peaufiner mon sourire, affûter mon regard. Je le voulais ravageur, conquérant pour la séduire immédiatement. C’est sûr, nous nous plairons, me disais-je secrètement. Puis, après nos premiers pas, coude à coude, nous filerons vers ces draps de soie, nappés de coco Channel, et nous nous aimerons sous les chandelles d'airain, les flammes comme témoins. Enlacés, jamais lassés, nous mourrons et affronterons Saint-Pierre ensemble, ravis de notre parcours. Qu’importe l’enfer, si nous avons vécu les étreintes paradisiaques.
Pendant ce temps, ou plutôt, en même temps, ce parfum réel, Coco ou pas m’envahissait, et m’enivrait. Enfin, l’ivresse qui donne accès à l’évasion. Puisse-t-il ne jamais la quitter.
Nous aurons même peut-être des enfants, deux ? Non, trois c’est mieux ! On aura peut-être les moyens d’éviter les navettes stupides et d’acquérir un SUV ! Oh, oui, un SUS rouge, comme l’amour; euh, non ! Vert, comme le pré. Qu’importe, puisque nous vivons une idylle unique et la passion quasi mystique.
Puis vint l’orage douloureux, celui qui, impitoyable gronde nos rêves, le même genre d’assassin que celui qui se cache dans l’alarme matinale. Dans un hurlement qui glace, bouche énorme et puante, ouverte à cinq centimètres de la mienne, elle me vocifère ces mots, que je reçu en tsunami mais qui firent rire aux éclats la terrasse entière
« Hé !!!!! Pauvre tache, mal rasée, t’as même pas vu que tu piétines mon foulard que j’avais oublié sur la chaise!!!, paumé de la vie, assisté, sportif...............artiste, va au diable»
Elle s’éloigna, satisfaite, sans plus dire mot et je repris le métro, place des amours mortes, dépité, tête bêche en berne.
L’alarme du soir devra être réamorcée pour le petit matin ! Et au lendemain soir, la table démise de la terrasse de la place Albertine, attendra encore une fois, que le miracle soit de mise, pour la pauvre tache entre deux navettes.
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