La parabole du moucheron

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Après L’Empire Électrique, nommé au Grand Prix de l’Imaginaire 2018, Victor Fleury publie chez Bragelonne L'Homme Électrique, un nouveau roman tout aussi trépidant. En avril 2019, La  [+]

Les disciples de Yéhosham le prophète s’étaient réunis comme à l’accoutumée, à l’heure où la pierre se fait lumière et le soleil, bourreau. Les hommes, le front exposé à la rudesse de la chaleur, attendaient la prochaine parabole du sage. La voix du vieillard était rafraîchissante, un baume apaisant sur leur peau enfiévrée.

« Un matin, Dieu fit naître le jour, et dans le jardin d’Eden, il vit un être qu’il ne connaissait pas, un simple moucheron. Dieu n’avait pas créé ce moucheron. Il le savait, car dans son omniscience, il savait tout. L’insecte était une copie, aussi parfaite que peut l’être l’imperfection, d’un autre moucheron créé par Dieu. Mais le Créateur ne savait pas d’où venait l’imposteur. L’inquiétude divine naquit. Dieu vint à parler au moucheron.

— Qui es-tu, toi qui te fait passer pour ma création et qui ne l’est point ?
— Je ne suis que le moucheron généré par votre souffle fertile en même temps que tous les autres animaux, Seigneur Tout Puissant, répondit la bête.
— Tu mens, rétorqua Dieu. Tu lui ressembles, mais tu ne l’es pas.
— Et toi, se rebiffa le moucheron, qui es-tu pour ignorer l’origine d’un habitant du jardin d’Eden ? Tu ne peux pas être le vrai Dieu, car il est omniscient et omnipotent.

Dieu comprit la justesse des propos du moucheron et douta de lui-même. Peut-être n’était-il pas le Dieu qu’il croyait être ? Peut-être en était-il une copie imparfaite ? Alors, il se mit à prier un être suprêmement bon, omniscient et omnipotent, qu’il nomma Dieu. »

Les disciples de Yéhosham furent bouleversés par la parabole de leur maître. Quelle leçon devaient-ils tirer d’une telle histoire ? Le plus impétueux d’entre eux se leva et apostropha le sage d’une voix dure :

— Toi qui te prétends prophète, j’ai compris le sens de cette parabole. Le Dieu dont tu parles, il s’agit de toi-même. Tu as cru dans ton fol orgueil être un homme supérieur entre tous. Tu nous révèles aujourd’hui en des termes voilés ta propre faiblesse et ton dénuement. Tu blasphèmes en usant du nom de Dieu pour en affubler la créature pitoyable de ton histoire. Je me dédis de mon serment et quitte ton enseignement.

Il partit à grandes enjambées quand le disciple le plus humble se leva pour parler.

— Je comprends le sens de vos paroles, Maître. Vous appelez à l’humilité. Nous nous croyons plus forts et plus importants que nous le sommes, mais notre salut véritable viendra de notre totale confiance en Dieu.

Il se rassit, baissant la tête, tandis que le disciple le plus fébrile se récria devant tous :

— Yéhosham, grand est le désespoir enfanté par votre enseignement. Il n’existe point de Dieu, nous n’avons aucun recours en cet univers. Notre foi est aveugle. Nous nous imaginons un Père pour ne pas avoir peur, mais le néant seul nous entoure. Nous sommes condamnés à une ignorance absurde.

Il se prit la tête entre les mains et s’enfuit, le visage baigné de larmes. Le disciple le plus ambitieux se fit alors entendre.

— Le vrai sens de votre parabole, Maître, j’en serai digne. Le moucheron s’est montré plus puissant que le faux Dieu, jusqu’à le faire douter de lui-même. Nous devons tous être ce moucheron et faire ployer ceux qui disent savoir. Notre vérité peut être plus forte que leurs certitudes.

Et il partit, de grands projets en tête.

L’heure était venue. Le dernier disciple se leva. Il salua Yéhosham et le remercia pour son enseignement.
Le temps s’écoula. Comme la rivière en crue dévaste les terres pour rejoindre la mer, le monde en fut changé.

Le disciple impétueux voulut être prophète à son tour. Libéré de tout enseignement, il propagea toutes sortes d’idées et de croyances nouvelles. Il fut vénéré par quelques-uns, haï par la plupart. Un jour, un roi le fit mettre à mort, noyé dans l’eau bouillante, malgré les cris de ses élèves.

Le disciple humble resta auprès du prophète Yéhosham. Même lorsque les leçons étaient terminées, il le servait et buvait ses paroles. Il vécut dans l’ombre de son maître. Jamais il n’osait interpréter son enseignement, répétant tel un perroquet sans âme ce qu’il avait entendu.

Le disciple fébrile quitta le cercle des hommes de Dieu. Il se fit brigand, le pire de tous, le plus audacieux. Il ne craignait ni le danger, ni la mort. Il tuait, volait, pillait, mais ne profitait pas de ces biens mal acquis, et chaque soir, il pleurait seul dans sa tente. Un jour, il fut capturé et écartelé en place publique.

Le disciple ambitieux se mit à côtoyer les rois. Il devint un maître de la parole, un conseiller habile et séducteur. Plus tard, il fut nommé grand prêtre du pays, et détrôna lui-même le roi au cours d’une révolution de palais pour instaurer une théocratie. Il fut assassiné quelques temps plus tard par son propre fils qui voulait le pouvoir.

Le dernier disciple était resté auprès de Yéhosham, mais il avait espacé ses visites. Un jour, le prophète rendit l’âme et il était auprès de lui. Il lui demanda :

— Maître, quel était le sens de la parabole que vous nous aviez jadis contée ?
— Vous étiez nombreux à être venus, dit Yéhosham, et je ne savais pas trop quoi dire.

Le disciple admira la sagesse du maître. Après sa mort, il le remplaça. Il raconta lui-même cette parabole à ses nombreux disciples et il vécut longtemps.



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