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Le Shung'

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Qualifié

Il aurait voulu écrire sa vie sur une page, une page pliée en accordéon qu’il aurait transmis à son fils avant de partir. A chaque pliure, celui-ci aurait découvert la réponse à l’un des mystères de la vie. Pourquoi la plupart des femmes se trouvent-elles trop ceci ou pas assez cela ? Pourquoi les hommes ne veulent-ils pas s’engager ? Pourquoi la plupart des femmes et des hommes jouent-ils au jeu de la vérité en racontant des mensonges ? Ou bien encore, pourquoi la réalité n’est-elle qu’une fiction à inventer ?
Assis devant l’écran de son ordinateur, il regardait d’un air sombre la page blanche du traitement de texte. Quelle musique y inscrire ? Un air de bal musette ? Un peu de jazz, manouche de préférence ? Une valse ? Il aurait aimé lui écrire que la vie n’était qu’un long rock’n roll. L’action, la fougue, le panache. Mais il aurait menti. Il l’avait déjà trop fait. Comme tous les pères, il avait appris à s’en arranger même si aucun enfant ne l’avait mérité.
Soupir.
Comment faire le tri ? Où était l’important ? La feuille semblait si petite. La vie semblait si longue. Il était encore loin de la quarantaine. Jusqu’où ? Combien de temps encore ? Il n’allait tout de même pas lui écrire une liturgie.
Il but une gorgée de son infusion Saveur Du Soir. Parfum des îles. Il n’était jamais allé plus au sud que Barcelone et plus au nord que Londres. La tisane serait à jamais ce qu’il connaîtrait de ces endroits paradisiaques qui ne l’étaient que sur papier glacé. De toute façon, la vie n’était-elle pas la même partout ? Y avait-il une réelle différence entre un malgache et un parisien ? Pas une simple différence physique ou culturelle mais une différence fondamentale ? Il n’en était pas certain. Il ne voulait pas mentir. Mentir était l’art des parents, croire celui des enfants. Ce n’était que lorsque l’un ou l’autre décidait de ne plus remplir son rôle que le véritable lien pouvait naître.
Que pouvait-il y faire ? Il regardait la page s’auréoler d’un cri. Milles mots se bousculaient au bout de ses doigts. Aucun ne trouvait l’agencement idéal pour former l’idée qui révélerait l’amour qu’il lui portait. Il devait lui dire. Oui mais dire quoi ? Encore lui faudrait-il croire. Au fil du temps la croyance s’effrite, ne reste que l’acceptation. Peut-être était-ce là le secret. Non. Il n’y croyait pas non plus.
Mon fils. Et puis cette page pliée. C’était idiot. Pourquoi ne pas tout lui révéler d’un coup ? Pourquoi le protéger d’un mal supposé qui n’existe peut-être pas, après tout ? Et puis, pourquoi la vérité ne tiendrait-elle pas en un seul et unique mot ? Non. Les mots aussi on les lui avait volés, vidés de leur essence originelle. Liberté, amour, fils. Il n’y avait plus rien.
Que pouvait-il y faire ? Il regardait la page s’auréoler d’un silence. Et l’économiseur d’écran remplacer les mots et la vie. La vie et les mots. Etroitement liés sans jamais se toucher. Une quintessence inaccessible. Inspiration. Triste et belle à la fois. Comme une ballade irlandaise.

PRIX

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Malau.j · il y a
Très rythmé. J'ai beaucoup aimé.
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Ghislaine Guillaume · il y a
no comment
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Edouard Bonnet · il y a
Très doux et musical. Classe.
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Frederique Panassac · il y a
Beaucoup d'émotion. J'ai voté.
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Pascale Pujol · il y a
Tout est très juste, sensible. J'aurais aimé l'écrire!
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Grégory Parreira · il y a
Un soufflet de papier, l'origami d'un père... C'est joli Shung, mélancolique.
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Flo Lacanau · il y a
a voté pour ton petit air d'accordéon. Une version actualisée de "tu seras un Homme, mon fils"?
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