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La nuit, tous les chats sont gris

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Eddy Riffard

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FINALISTE
Sélection Public

D’un pas mal assuré, la vieille dame avançait sur le trottoir verglacé, ses mains décharnées agrippées à la lanière du sac en similicuir. Le brouillard avait recouvert la ville d’une couche de givre à la blancheur de craie. Ses chaussures fourrées imprimaient leur marque dans le dépôt de cristaux. Un crissement troublait le silence lorsqu’elle foulait une des nombreuses creusures du trottoir. La pénombre associée à la brume réduisait sa visibilité déjà entamée par sa cataracte.
Seuls les lampadaires pointillaient la nuit voilée. Dans ce froid bleu, les oreilles de la nonagénaire percevaient les couinements aigus des pneus d’un véhicule livré aux fantaisies de jeunes désœuvrés. Les ronflements du moteur ajoutaient une touche de rage à cet acte libérateur.
Comme un fanal dans la nuit, le néon de la banque perça le brouillard. Le renfoncement constituait un refuge bienvenu contre l’ombre et le vent glacé dont les rafales traversaient l’épais lainage de son vieux tricot.
Elle s’arrêta devant le distributeur, profita d’un instant de répit, jeta un regard autour d’elle. Dans l’obscurité se dessinaient les formes indécises des barres HLM. Le temps de retirer ses gants de laine, elle sortit sa carte bancaire et composa son code d’un doigt gourd. Les billets de vingt euros jaillirent dans un bruit mécanique alors qu’une rafale s’engouffrait dans le renfoncement.
La vieille femme rangea prestement carte et argent et reprit la direction de son domicile. Dans l’ombre, ses yeux fatigués avaient ignoré les deux jeunes hommes qui la suivaient. Un éclair bleu voleta un instant dans leur champ de vision. Avec célérité, Mako se saisit du billet et reporta son regard sur la femme âgée qui avançait à petites foulées. Le garçon et son ami Azzedine pressèrent le pas. Alors que la vieille dame s’apprêtait à traverser la rue, les deux jeunes coururent à toute vitesse. Ils rattrapèrent la nonagénaire et la renversèrent sur la chaussée.

***

— Mako et Azzedine, c’est avec plaisir que je vous remets la médaille de l’ordre national du Mérite pour acte de courage et de dévouement. Puisse votre civisme servir d’exemple et contribuer à atténuer les clivages qui affectent épisodiquement notre communauté.

Le journaliste attendit que le préfet termine son éloge et tendit son micro.

— Mako, pouvez-vous nous expliquer les circonstances de ce sauvetage ?
— C’est simple. On a vu que cette dame avait perdu un billet. On a voulu le lui rendre, mais elle s’est engagée pour traverser la rue et là, un type est arrivé à fond la caisse. On a juste eu le temps de la plaquer au sol.

Le maire intervint à l’occasion.

— Ces rodéos nocturnes sont un véritable fléau, c’est en ce sens que nous allons procéder à l’obstruction de plusieurs voies à l’aide de dispositifs floraux pour remédier au problème.

PRIX

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Julia Chevalier · il y a
très beau message de bienveillance et de respect
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Eddy Riffard · il y a
Venant d’une admiratrice de Pennac, le compliment me touche.
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Lafaille · il y a
Mes voix!!!
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Meygan Casano · il y a
Serait-il possible d'utiliser cette magnifique nouvelle dans le cadre d'un cours de français que je preste ? Bien entendu je vous citerai comme source.
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Eddy Riffard · il y a
Bien sûr, cela ne pose aucun problème.
Et je vous remercie de l’intérêt que vous portez à ce récit.

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Meygan Casano · il y a
Merci à vous d'accepter.
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Serge David · il y a
Je me suis fait piéger ! Mes 5 voix.
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Emsie · il y a
J'aime bien le flou entretenu par la chute. Et comme seul l'auteur sait, le lecteur ne peut qu'imaginer… Bien joué ! +5
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Eddy Riffard · il y a
Et encore, je ne sais pas vraiment.
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Emsie · il y a
Inconsciemment, alors ?
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Eddy Riffard · il y a
Peut-être. Parfois, nos personnages et leurs actes échappent à notre contrôle.
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Emsie · il y a
Et c'est (aussi) ça qui est passionnant, à mon sens…
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Eddy Riffard · il y a
C’est là un des attraits de l’écriture.
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Zutalor! · il y a
Si je corecrée ce scénario plausible mais improbable (du verbe "corecréer" qui vient tout juste d'être créé), je dirais bien qu'ils sont plutôt "gonflés", ces deux zouaves... Et que, jusqu'au préfet, tout le monde ait cru leur histoire, ça dépasse un peu mon entendement basique...

Sinon, on note qu'il règne une belle ambiance d'hiver dans cet enfumage...
(Dans ce "Seuls les lampadaires pointillaient la nuit voilée", on croirait lire du "Brocéliande"...)
Bravo l'artiste !

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Eddy Riffard · il y a
Voilà un commentaire qui marque une journée.
Jusqu’à la comparaison avec Brocéliande, quelle consécration.

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Fred Panassac · il y a
Un grand sourire une nouvelle fois à cette lecture pleine de sensations !
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Claire Bouchet · il y a
Toutes les suppositions sont possibles dans cette histoire. Mako et Azzedine ont-ils réellement été héroïques ? Enjolivent-ils la réalité ? À chacun de se faire son opinion.
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Eddy Riffard · il y a
J’aime bien l’idée que le lectorat s’approprie les textes par ce processus de cocréation.
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Daniel Nallade · il y a
Bonne finale Eddy !
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Ginette Vijaya · il y a
La surprise est totale pour les lecteurs . Même en relisant le texte .
je vous souhaite bonne chance et une bonne finale .

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Eddy Riffard · il y a
Merci pour tout.
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