La nuit tous les chats sont cuits

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"En ce monde, il y a deux catégories de personnes. Celles qui savent et celles qui ignorent. Bon. Chaque catégorie peut très bien s'en contenter. Mais là où cela devient pervers c'est que  [+]

Image de Printemps 2013
Quelle que soit l'issue de cette nuit, elle allait être mémorable, pour moi, pour la ville, pour l'humanité peut-être bien.

Je me trouvais appuyé au zinc d'un troquet quelconque. J'attendais la musique qu'aucune radio ne jouerait jamais. J'espérais la visite que l'on ne peut plus attendre. Mais la bouteille se vidait avec moi et nous remplissions le tiroir caisse du barman trop gras pour pratiquer des tarifs honnêtes. Et le vide gagnait du terrain et remplissait l'air et mes poumons et mon sang.

Et puis elle est arrivée timidement. La fameuse note blanche en treizième position. La treizième heure debout, quand la fatigue est tangible mais trop timide pour faire autorité, pour intimer l'ordre d'aller au lit. Elle s'est entortillée comme une écharpe rêche autour de ma gorge, elle est venue me pisser dans les yeux, sur les joues, et à cause d'elle je me suis retrouvé dehors à une heure avancée d'obscurité.

Les gens qui chialent foutent la trouille surtout lorsqu'ils sont seuls dans un bar et qu'ils n'ont pas de poitrine. Un type qui pleure dans un rade n'est pas net. Alors oust, dehors, pas de ça chez nous.

La ville entre sommeil et éveil devient une inconnue aux joues rosies par l'orgasme. Grouillante comme un égout mais lumineuse. On ne sait pas bien si elle vous tend les bras ou vous rote à la gueule, mais j'ai toujours été, comme les moucherons et les moustiques, attiré par l'eau croupie et les lumières. Je me suis jeté dans ses rues pour comprendre mais sans chercher. Je pouvais tout aussi bien rentrer mais les quatre murs de ma chambre m'apparaissaient bien vains à cette heure. Ma tête devait se saouler d'errance et flirter avec la blancheur des nuits perdues, ce soir ou jamais, dans le dédale de la ville étouffée par la lune.

J'avance comme un arbre, comme un mât, comme un poteau électrique qui dit merde à ses racines, à ses voiles et à ses câbles. Je traîne, je traîne, je traîne et des piafs nocturnes s'arrêtent picorer mes guêtres en riant. Je me dis : quand le soleil brûlera leurs ailes et leurs plumages, ils piailleront moins volontiers. Quand la pluie les trempera jusqu'au dedans de leurs os, nous les regarderons greloter au sol. L'avenir de l'homme est l'arbre, pas l'oiseau. On ne peut pas être relié à rien pour s'élever jusqu'aux nuages. L'arbre pousse patiemment ou meurt pour réchauffer les gens, l'oiseau s'élance sans fondement, plane connement et finira par se faire bouffer.

Je cours après cette nuit qui s'enfuit, et ses heures qui dansent à sa suite et s'évaporent dans le macadam. Je suis pendu à leurs jupes comme un amoureux déçu par les deux faces de l'amour.

La nuit me mène en bateau et me fait dériver selon son courant alternatif. Eau électrique. Un paradoxe parmi d'autres. J'ai dépouillé le fil de mon chemin qui n'a ni Ariane ni rouge pour le rhabiller. Alors je rentre ici ou là dans l'attente du carburant pour ma traversée. Nous sommes tous là, les perdus nocturnes, à boire, nous engueuler, rire trop fort, bouger en rythme en prétendant que l'on danse, nous renifler le cul en grognant.
C'était la vie. Et maintenant nous allions faire ce qu'il fallait faire après tout ça. J'allais faire ce qu'il fallait faire après cette grande mascarade sous l'oeil riant de Charles le clochard céleste. J'ai porté deux verres et me suis installé à la table d'une créature esseulée, entre ivresse et tristesse. Elle cherchait à me reconnaître, je lui ai demandé de ne pas me connaître, elle a dit qu'elle ne comprenait pas, je lui ai dit que c'était ce que j'attendais, elle m'a regardé avec des yeux vaguement idiots mais surtout beaux, je l'ai invitée à écouter de la vraie musique en buvant du vin et du whisky.

Après la sueur viennent les premières lueurs et le monde est toujours là plus vivant qu'avant, plus vibrant que jamais, et il luit à travers tes cheveux éclatés sur l'oreiller, et il éclabousse les murs d'une joie sereine et zèbre ton dos des mains de ceux qui sont partis, et nous nous enlaçons au point du jour et nous endormons en redécouvrant le sommeil au lever du soleil.

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Felix Culpa · il y a
Excellent !
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Edouard Bonnet · il y a
4 mois après la bataille : merci bien !
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Felix Culpa · il y a
Il n'est jamais trop tard ! Merci à vous Edouard !
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Gina Bernier · il y a
Une solitude qui pèse trop au point de voir tout en noir, jusqu'à ce que....
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Les Histoires de RAC · il y a
Une ambiance bien campée, une tranche de vie à déguster...
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Arlo G · il y a
J'étais passé à coté de votre excellent TTC et je vote avec un peu de retard. A L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne soirée. Cordialement, Arlo
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Desiderata · il y a
Il y a des passages que j'ai trouvé "sales" mais très soignés, si vous voyez ce que j'entends par là ... (Ça veut dire que j'aime beaucoup et que je vote !) (en gros)
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Edouard Bonnet · il y a
Et dieu sait que je mets un point d'honneur à soigner cette saleté ! Merci
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Eliie Evans · il y a
Étrange et poétique, ça emporte =)
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Joëlle Brethes · il y a
Belle découverte ! J'aime cette écriture à la fois tendre et désabusée, pleine de poésie.
Mon vote ! :-)

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Guy Bellinger · il y a
Encore une petite merveille jaillie de votre plume inspirée : un style somptueux où se collettent poésie désespérée et trivial rageur. Une fin cathartique bouleversante vient rouvrir des portes qui s'étaient closes sur cet univers bouché. Un bon complément à Blanche.
Parmi tous les mots que vous utilisez en leur donnant toute leur valeur et de façon ô combien personnelle, voici mes préférés :
* la bouteille se vidait avec moi et nous remplissions le tiroir caisse du barman trop gras pour pratiquer des tarifs honnêtes
* quand la fatigue est tangible mais trop timide pour faire autorité, pour intimer l'ordre d'aller au lit.
* il luit à travers tes cheveux éclatés sur l'oreiller, et il éclabousse les murs d'une joie sereine et zèbre ton dos des mains de ceux qui sont partis

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Edouard Bonnet · il y a
Pour l'ensemble de vos commentaires, un grand merci. Je vais tâcher de parvenir à pondre un récit plus long...
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LouYsa Carabine · il y a
(c'est obligatoire les parenthèses pour les comms ici? Aller! C'est le titre qui m'a attirée par ici, le côté chat cuit, sauf que je m'attendais à une histoire avec des chats, beh non, mais j'aime les surprises, alors je plussoie car j'aime ce texte...) (Sur ma page aussi, y a des mots qui font des phrases et qu'on peut lire, des fois que...)
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Sacha Biekelitsky · il y a
(sans vouloir vous déranger, je tenais à dire que j'aime beaucoup)
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Edouard Bonnet · il y a
(vous ne dérangez pas du tout, merci beaucoup)

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