4
min

La nuit où la brume recouvrit le monde

Image de Billy Buffalo

Billy Buffalo

606 lectures

177

31 décembre.
10...9...8...La soirée avait pourtant bien commencé, tout le monde s’était mis sur son 31 pour fêter le passage à la nouvelle année...7...6...5... tables, convives, cœurs, tout scintillait joyeusement à l’approche des douze coups de minuit...4...3...2... d’autant plus que je fêtais en même temps mon 50ème anniversaire...1 : BONNE ANNEE 2050 ! Et soudain, le noir complet dans les maisons et les chaumières. Plus un bruit, plus un son de musique, plus d’électricité. Je me rapprochai alors à tâtons de la fenêtre la plus proche pour en tirer le rideau : je constatai avec stupeur qu’on n’y voyait absolument rien. Les voitures étaient dissimulées sous un épais brouillard tandis que les lampadaires étaient également en grève... « Des bougies, vite ! ». Cris des enfants et des adultes, va et vient des invités se bousculant et se cognant au passage, puis des « ah ! » réconfortants se firent entendre partout dans le quartier en même temps que la lumière réapparaissait. « Ouf » on allait pouvoir embrasser, pour souhaiter les vœux, nos grands-parents qui nous recevaient, « mais au fait, où sont-ils passés ? ». Peut-être descendus à la cave pour chercher des bougies ? « Papa, Maman, vous ne les auriez pas vus ? » Mais en me tournant vers leurs place attitrée autour de la table, force fut de constater que mes parents manquaient également à l’appel, tout comme mes grands-parents, même mon frère était « parti »...C’était simple, il manquait à la grande table la moitié de ses invités... ça faisait bizarre toutes ces places vides... Au moins avais-je toujours ma femme, mes enfants et ma « petite » sœur à mes côtés de visu. On s’était à peine souhaité les vœux que nous partîmes à la recherche des absents. Introuvables dans la maison que nous fouillâmes d’abord de fond en comble, nous sortîmes ensuite dans la nuit noire, les lampadaires éclairant de nouveau l’épaisse brume blanche...Nous nous rendîmes compte que tous les voisins de notre rue et les habitants des rues alentours étaient à la recherche de proches. Le brouillard augmentait l’effroi qui peu à peu m’enserrait le cœur...Puis quelqu’un eut l’idée de rentrer regarder la télévision dés lors qu’on avait retrouvé l’électricité... « Tous les commissariats commencent à être pris d’assaut de personnes recherchant leurs proches (...) la brume ne facilite pas les recherches (...) disparitions en nombre inexpliquées (...). »

31 mai.
Je roulai avec mes phares en plein jour pour chercher mes enfants à l’université. Nous avions fini par nous habituer à ce brouillard permanent, jour et nuit, qui ne s’était jamais levé depuis ce « fameux » 1er janvier... 5 mois sans lumière ni soleil. « Une anomalie climatique » nous disaient les ingénieurs météo, sans savoir l’expliquer tout en nous certifiant que la composition de la brume n’était en rien polluante...pas très rassurant tout cela ! Ainsi, nous vivions en permanence avec la lumière artificielle allumée, comme reclus, aveugles affrontant des journées moroses et identiques sans soleil, des nuits sans lune...Un hiver sans fin alors que le calendrier nous rappelait pourtant que nous étions bel et bien au printemps depuis plus de deux mois. La nature n’était pas seulement en retard, elle était restée bloquée sans feuilles ni bourgeons aux arbres, plus de chants d’oiseaux non plus...Mais le pire n’était pas là : les « disparus du Nouvel An » n’étaient toujours pas réapparus et les « absents » se comptaient par millions rien que dans l’hexagone. Mes parents, grands-parents, oncles et tantes, même mon frère nous avaient brusquement « quittés »...mais pour aller où ? A l’inverse des spécialistes du climat, nombre de statisticiens nous sortaient des études quotidiennes, lesquelles à défaut d’expliquer ce phénomène, en arrivaient à la même conclusion, aussi terrible que surprenante : seules les personnes de plus de 50 ans avaient disparu, aucun autre terrien de moins de 50 ans ne s’était « évaporé » cette nuit là...et ça se vérifiait aussi dans notre famille, à l’exception, bizarrement, de mon frère et moi : nous étions jumeaux et étions nés le 1er janvier 2000 alors pourquoi n’avais-je pas été « enlevé » moi aussi comme lui ? Impossible d’enquêter sur cette énigme auprès de notre mère absente sur les circonstances de notre naissance, mais ma « petite » sœur m’affirma plus tard que notre mère lui avait confiée qu’en réalité, mon frère était né le 31 décembre 1999 entre 23h55 et 23h59, mais que la clinique aussi bien que les administrations avaient considéré que nous étions tous les deux nés le 1er janvier...Il était en réalité mon aîné ! Quelle était donc cette malédiction aux allures de précision d’horloge qui semblait effacer a posteriori les personnes nées avant l’an 2000 ? Ils nous manquaient tous tant que notre quotidien éternellement embrumé nous attristait un peu plus chaque jour.

21 juin.
Le jour le plus long de l’année, la nuit la plus courte aussi, l’été qui aurait dû commencer mais à la place, c’était bien notre long hiver qui perdurait. L’économie mondiale tournait au ralenti, voire à l’arrêt, des secteurs entiers manquaient d’employés, seul le gouvernement semblait fonctionner quasi normalement, car la nouvelle Présidente de la république n’avait nommé que des « jeunes » pour gouverner le pays...une aubaine en ces temps obscures de jeunisme contraint et forcé ! Mais le monde bascula vraiment dans l’angoisse lorsque l’on s’aperçut que toutes les références et autres archives antérieures à l’année 2000 s’effaçaient peu à peu : inscriptions gravées sur les tombes et monuments aux morts, noms des rues, photos, souvenirs... toutes les personnes qui appartenaient au précédent millénaire semblaient disparaître de notre mémoire, de notre Histoire, comme n’ayant jamais existé. Même une organisation terroriste se faisant appeler jadis « Etat Islamique » n’avait pas fait pire que cette brume cauchemardesque...Le passé et les gens qui y avaient vécu continuaient seulement à exister et vivre dans nos cœurs, dans nos pensées, mais pour combien de temps encore ? Et cette tendance inéluctable nous faisait perdre l’espoir de les revoir tous un jour... Où étaient-ils, s’ils étaient encore quelque part ? Et pourquoi n’étaient-ils pas parmi nous ? Entre les explications de châtiments des uns, celles des couloirs parallèles et autres failles spatio-temporelles des autres, les rumeurs allaient bon train.

31 décembre.
Alors que dans l’après-midi, je préparais chez moi la table de fête pour le premier réveillon de l’année « 1 » suivant le chaos, un éclair illumina soudain la pièce : un rayon de soleil ! Ainsi l’incroyable se produisit au terme de 365 jours de brouillard sans fin. Je me précipitai alors en larmes à la fenêtre, à la fois ému et ébloui par tant de lumière naturelle, tel un prisonnier sortant de son cachot. Elle avait donc fini par se lever cette maudite brume perpétuelle ! C’est alors que j’entendis des bruits familiers de pas et de voix dans le couloir, un groupe de personnes approchait... Dans l’ordre d’apparition de ce miracle, ma mère, mon père, mes grands-parents, puis mon frère en dernier qui s’exclama : « Alors comme ça frérot, tu ne sais plus compter ? Il manque au moins cinq couverts autour de la table ! »

PRIX

Image de 2017

Thèmes

Image de Très Très Court
177

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Sensen
Sensen · il y a
Étrange...
·
Image de Mirgar
Mirgar · il y a
Un beau texte fantastique lié aux aléas possibles climatiques avec cette disparition mystérieuse liée sans doute à la disparition du soleil.Des symboles et de l'espoir à la fin.
Si vous aimez échanger sur ce site, j'aurai un texte "aimer malgré tout" qui parle d'amour, certes, mais aussi d'une épreuve à surmonter..

·
Image de Richard Laurence
Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

·
Image de Jean Marc Dubois
Jean Marc Dubois · il y a
Perdue cette "BRUME" !!! ici comme vous le savez ,plutôt de Chaleur pesante ,humide qui vous colle à la peau .Bravo !!
·
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Un conte très prenant ! Cette brume qui kidnappe les quinquagénaires est beaucoup plus angoissante que toute invasion d’extraterrestres. Vous créez à merveille cette ambiance désespérante pour ceux qui ont perdu leurs proches. La chute en paraît presque anecdotique car on retient beaucoup plus l’impression tragique de l’histoire que le happy end qui n’était pas forcément souhaité, je ne sais pas si je me fais comprendre.
Mes 5 voix sans hésiter, Emafang, (comme les 5 convives manquants) pour cette interprétation très personnelle de la brume.

·
Image de Meryma Haelströme
Meryma Haelströme · il y a
Etrange cette brume, aussi étrange que la mienne, qui se trouve ici : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/retour-au-pays-2
Vous avez ma voix :)

·
Image de Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
j'aime bien le côté journal qui me fait déguster votre texte en petites tranches très savoureuses
·
Image de Yann Olivier
Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote.
Je suis aussi en compétition :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

·
Image de Catherine Bernard
Catherine Bernard · il y a
150 voix déjà bien méritées
·
Image de Manu
Manu · il y a
Etrange récit où sourde le mystère de cette brume dévorante, brume qui peut s'analyser de plusieurs manières possibles, grâce à la liberté d'interprétation que vous laissez au lecteur... Je vote pour vous ! Si vous le souhaitez, n'hésitez pas à jeter un oeil à ma nouvelle pour continuer à marcher dans la brume : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ce-pays-aux-etoiles-immortelles
·